Hannah Arendt et la question de la repolitisation par la participation, du parti à la république élémentaire
A l’heure où le populisme a gagné la France, où l’exercice du pouvoir solitaire s’est clairement manifesté dès les premiers mois de la présidence de M. Sarkozy, alors que ses stratégies politiques, telle l’ouverture ou la mise en avant de ses conseillers, ont profondément accru la méfiance des citoyens envers la politique : l’approfondissement, le renforcement de la démocratie, dans le cadre de la République retrouvée, demeure plus que d’actualité.
Voici ma maigre contribution portant sur l’approche arendtienne de la question de la dépolitisation de l’Occident, allant de la crise de l’Etat conquis par la nation puis la société, de la crise du système des partis jusqu’à un possible espoir de repolitisation par la participation active des citoyens.
(ce travail est issu de l’un des mes travaux universitaires, dans le cadre d’un Master 2 de Théorie politique et date d’avant les élections présidentielles de 2007).
Hannah Arendt et la question de la repolitisation par la participation, du parti à la république élémentaire
Etat, nation, société, démocratie partisane, “auto-présentation participative”, républiques élémentaires participatives
PLAN
INTRODUCTION
I. LA TENSION ENTRE ETAT ET NATION
a. les deux légitimitéss : l’Etat de loi ; la “nation” en marche
L’Etat
Machiavel et le retour aux sources romaines de l’Etat et la loi
Le surgissement de la nation contre l’Etat
La nation des paysans révolutionnaires non représentés
La représentation des classes modernes, bourgeoisie et ouvriers en lutte
Le nationalisme contre l’Etat et la République
b. l’Etat conquis par la nation et la médiation partisane
Les Constitutions garantes de la prééminence de l’Etat sur les groupes partisans
Le conflit entre le Parlement, la représentation nationale et la bourgeoisie
Les exclus de la représentation nationale : les étrangers
c. la médiation inachevée des partis : le problème de la populace et des masses
L’apparition des partis politique
L’apparition d’une classe politique reflétant le système des classes sociales
La distorsion entre le Parlement et l’opinion publique : l’Affaire Dreyfus
Une majorité de non-représentés : les foules, les étrangers hors du Parlement
Le déclassement des classes sociales représentées : la crise de la représentation nationale et la montée du populisme
La non-participation des masses : un danger politique encore contemporain
II. LES PARTIS POLITIQUES A L’ASSAUT DE L’ETAT CONTRE LE POLITIQUE
a. la socialisation des partis : la mentalité privée contre le souci commun
L’appartenance citoyenne conditionnée par l’appartenance socio-économique
Le Parlement, siège de la mentalité bourgeoise
La bourgeoisie aux commandes et le recul du principe de l’Etat impartial
La philosophie économique libérale des intérêts particuliers contre la participation politique à un monde commun
Quand le régime politique est l’ancillaire du système économique
Socialisation des partis et aveuglement politique
b. l’autodestruction des partis : l’idéologie contre “l’intérêt bien compris
Les partis idéologiques, d’hier et d’aujourd’hui, à la conquête du « monde »
La haine de l’Etat-nation
Les failles de l’intégration civique, exploitées par les partis antisémites
Les partis impérialistes, leur pseudo internationalisme contre l’Etat-nation
Les partis impérialistes, hérauts des exclus de la représentation parlementaire et d’un unanimisme total
La déchéance de l’Etat au rang de parti parmi les partis
La mort concomitante de l’Etat-nation et du système des partis
c. la “sociétalisation”, la professionnalisation, la bureaucratisation et la technicisation des partis : la technique du social contre l’action politique
Le politique pris au piège de l’économie de la société de masse de consommation
La montée en puissance des professionnels de la politique et des machine bureaucratiques partisanes
Les partis contre le Parlement et le peuple : l’exemple de la guerre du Vietnam
La représentation mathématique du peuple : statistiques, sondages, communication etc.
La politique sociétale : relations publiques, publicité, besoins, images, manipulations, opinion publique…
La reduction ad mathematicum de la réalité politique, nouvelle source d’aveuglement
De la représentation à l’identification
La nécessité de la sauvegarde des libertés fondamentales contre la force d’un Etat-gendarme
III. LES APORIES DE LA SOUVERAINETE : DE LA REPRESENTATION A L’“AUTO-PRESENTATION” PARTICIPATIVE
a. pluralisme et unanimisme
Les apories de la souveraineté générale
La pluralité est plus que l’altérité, contre le différentialisme ou le communautarisme
Le consentement de chacun plutôt que la volonté générale
Les avatars de la « main invisible »
La participation de tous au-delà de l’individualisme ou de la société de classes
Le mythe de l’intérêt unique et uniforme de la société contre la participation citoyenne
Des limites de la représentation et la nécessité de l’innovation institutionnelle
b. La participation et l’action hors des partis politiques
Lier de nouveau liberté politique et participation citoyenne
La condition humaine et le besoin de participer
Les trésors historiques perdus de la participation : les mouvements étudiants des années 60, les Conseils soviétiques, les clubs révolutionnaires, les républiques élémentaires de Jefferson
La nécessité d’un nouvel espace pour la participation
La volonté de participer aux affaires publiques : « trésor perdu » des révolutions
Les espaces de participation et la défense de « l’esprit public », toujours confisquée in fine
La liberté collective
Quand le peuple pallie les imperfections des institutions représentatives
La puissance citoyenne participative : le dégagement d’une opinion commune par « l’agir de concert »
La participation n’est pas la revendication sociétale, religieux, identitaire ou morale ou le désir de renoncer au politique
Le défi de la durabilité et donc de l’institutionnalité
c. L’Etat fédéral et les “républiques élémentaires”
Le recul de l’Etat et la dépolitisation généralisée : les prémisses du néolibéralisme
La réinstitution du politique reconnue par un Etat décentralisé
Fonder des lieux durables de participation, des cadres faisant autorité
Un lieu régi par des lois
La nécessité d’un maillage territorial, de voisinage d’entités liées à l’Etat
La Constitution du Brésil reconnaît l’exercice direct du pouvoir par le peuple
Etat fédéral ou réellement décentralisé composé d’unités sur un plan d’horizontalité
Une pyramide non pas autoritaire mais territoriale : du micro-local au supra-national
De l’autorité verticale à l’autorité horizontale : la conciliation de la liberté et de l’égalité
Le critère de recrutement interne : la volonté d’engagement pour le bien public
Publicité des débats, division alternée des tâches et égalité dans la prise de parole et l’action, désignation d’un volontaire pour porter l’opinion ou la décision commune à l’échelon supérieur au sein de la pyramide fédérale
CONCLUSION
INTRODUCTION
« La liberté politique, généralement parlant, signifie le droit “d’être un copartageant du gouvernement”, ou ne signifie rien » .
« [L’idée que la politique en son fond est un tissu de mensonges et d’impostures au service d’intérêts sordides et d’une idéologie encore plus sordide], ces préjugés sont au moins aussi anciens que la démocratie parlementaire –c’est-à-dire qu’ils ont plus de cent ans-, laquelle a prétendu représenter le peuple pour la première fois dans l’histoire moderne, même si celui-ci n’a jamais été dupe » .
« […] La question concernant les formes de gouvernement et la meilleure forme du vivre-ensemble humain est passée sous silence […] » .
C’est ainsi que Hannah Arendt dressait, dans les années 1950, au pire le constat d’un grave mentisme, frappant le domaine de la pensée politique, au mieux celui d’un manque d’inventivité conceptuelle, typique des “sciences politiques” contemporaines, conquises par les méthodes et présupposés des sciences sociales.
De nos jours et dans le même esprit, Gret et Sintomer, dans un ouvrage consacré à la démocratie participative de Porto Alegre, soulignent que « l’imagination institutionnelle des démocraties occidentales est, somme toute, assez limitée » . Arendt déplorait déjà en son temps, l’abandon par la pensée politique de son propre objet de questionnement, à savoir, celui de la définition du “meilleur régime politique”.
Cet abandon trouve peut-être ses sources dans le paradoxe, renforcé à l’ère post-totalitaire, qui veut que nous vivions en démocratie, le meilleur régime politique en soi, l’alpha et l’oméga de toute légitimité en Occident comme dans les relations internationales, mais dans le confortable oubli, rappelé par Manin, de ce que « les démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie » . D’où la difficulté d’une définition mais aussi d’une critique –au sens premier du terme- d’un régime dit démocratique dont les qualités politiques et démocratiques ne manquent cependant pas.
Mais si l’on parle de « gouvernement représentatif » et non de pure démocratie, comme le font Manin et Rosanvallon, il est admis que ce régime, dont la légitimité et la singularité se fondent pour part sur ce que l’on appelle la représentation, à savoir un principe (l’élection) et sa déclinaison technique (le vote), connaît des moments critiques, au sens de mutations profondes, ancrés dans un contexte plus large mais singulier.
Beaucoup des échappées et des certitudes traditionnelles, tout ce qui faisait jusque là “espoir”, mais aussi, “autorité”, -idéologies, partis, syndicats, action sociale, obligations religieuses , civiques etc.- sont en crise . Hors des cercles des spécialistes et des professionnels, lesquels, in fine, vivent de ces activités, dans le cadre de la division du travail, ces dernières sont communément décriées, et, nous ne pouvons le nier, délaissées.
Au fondement de ces changements, il y a certainement les soubresauts contemporains d’une transformation durable et profonde de la politique, telle qu’on l’entendait jusque là -dont la mutation de l’Etat-nation-Providence, de sa légitimité et de son échelle territoriales, des “vivres-ensemble”, des socles affectifs, des classes sociales et des partis politiques sur lesquels il s’arc-boutait, est peut-être le motif principal.
Une telle crise interroge de fait la philosophie politique sur sa capacité à répondre d’un tel ébranlement. Très bien décrit par la sociologie politique, il y a évidemment le discrédit des représentants et des dirigeants élus –ce qui n’est pas nouveau, nous le verrons, mais sous une forme contemporaine évidemment singulière. Il y a ce que Capdevielle appelle un « déclin des grand partis » , dont témoignent l’étiage des adhésions comme la désaffection des urnes. « La progression régulière de l’abstention depuis les milieux des années 1980 » est perçue comme une crise dans l’Europe continentale, où l’on ne s’accommode guère d’une évolution affine de cette « spécificité de la vie politique américaine, caractérisée par une participation électorale des plus restreintes » . Ce que l’on appelle le “vote sanction”, rend plausible l’idée que « le vote s’apparente plus à la sanction du bilan présenté par l’équipe sortante du pouvoir [plus] qu’il ne correspondrait à l’adhésion à un programme » .
La montée en puissance du populisme et de partis politiques antiparlementaires et fondamentalement opposés aux acquis les plus fondamentaux de la “démocratie libérale”, pose également question. En outre, on assiste en Europe, à une montée en puissance du rejet dans les urnes des grands projets proposés aux électeurs, dont le dernier en date est celui du Projet de traité constitutionnel pour l’Europe, en France et aux Pays-Bas, où le référendum fut imprudemment pratiqué sur cette question.
Cependant, comprendre ce que l’on appelle parfois un peu confusément la crise du “gouvernement représentatif” suppose de prendre au sérieux la mesure des changements mondialement et simultanément ou selon certains, antérieurement, intervenus dans les conditions qui affectent quotidiennement les hommes -accélération de l’information du fait des révolutions informatique puis cybernétique, adoption des moyens de production, de consommation et de communication post-fordistes (du code-barre, de la carte à puce au “sondage en direct” etc.) par les sphères politique , administrative, médiatique mais aussi savante et artistique .
Ces changements d’ordre économique ont en réalité une portée bien plus large. Les sphères médiatique et artistique sont de plus en plus inféodées aux pressions des consommateurs et, en conséquence, tentées par la surenchère. Disons que s’il est aisé d’isoler le problème de la “représentation” politique de son contexte, on peut aussi penser que le passage au monde post-fordiste, post-industriel, à la société de l’information et de la communication de masse, a nécessairement des répercussions sur le sens et les modalités jusque là reconnus au “gouvernement représentatif”.
La réalité politique, du fait de l’introduction des médias de masse, et notamment de la télévision, avant Internet, avait produit, nous disait Baudrillard des « images/signes [qui] sont présomption d’une imagination exhaustive du monde, d’une assomption totale du mode réel à l’image qui en serait comme la mémoire, la cellule de lecture universelle », faisant que « derrière la “consommation d’images” se profile l’impérialisme d’un système de lecture : de plus en plus ne tendra à exister que ce qui peut être lu (ce qui doit être lu : le “légendaire”) » .
Mais le rôle des médias de masse a précisément changé avec le passage à l’ère post-fordiste , puisque que par exemple, la télévision n’est plus seulement le relais d’une offre politique. Auparavant: on écoutait les discours et l’on suivait les campagnes politiques avant de faire son choix. Désormais, le petit écran a pris la forme d’une télévision où se fabrique la “demande” politique –les politiciens ont donc intérêt à suivre les programmes télévisés en ce qu’ils prétendent relayer désormais les desideratas de “l’opinion”, sur lesquels il s’agit ensuite pour eux de s’aligner. D’une télévision politique de l’offre, on est passé à une télévision politique de la demande.
Ce faisant, l’écart entre les “besoins” de “la masse”, directement publicisés –selon la méthode des flux tendus-, et le temps long de l’appréhension et de la formulation de la réponse fournie par les “professionnels de la politique”, paraît béant., A l’extrême, pour les citoyens, cet écart peut être vécu comme l’expression « d’une prétendue dépossession de leur souveraineté » . Quel nom donné à ce nouveau régime global ? Sommes-nous encore dans le régime de la “représentation”, simplement agrémentée d’une « démocratie du public » , comme le dit Manin ? Nous tenterons de répondre à cette question en conclusion de ce travail.
Pour l’heure, il serait hasardeux de penser que la crise signifie que l’on quitte un monde ancien, où la politique régnait en maîtresse, pour entrer dans une ère où elle serait réduite a quia, une période inexorablement vouée à la post-politique.
Dans une conférence donnée en 1951, Arendt rappelait que, dans les “démocraties de masse”, le politique n’impliquait pas la participation de tous aux affaires publiques, et qu’en cela, il ne s’agissait pas du régime politique et juridique de la démocratie stricto sensu.
Ce faisant, il ne s’agit pas ici de décréter que les démocraties modernes n’étaient que façades, servant d’autres réalités –le pouvoir des nantis par exemple. Lisant Montesquieu, Arendt rappelait que pour lui, dans la nation qui « se trouve privée du domaine où exercer une action politique publique, ainsi que la responsabilité des citoyens […] ce qui demeure encore, à ce moment-là –et explique d’ailleurs la fréquente longévité de ces corps politiques dont la vitalité a disparu-, ce sont les mœurs et les traditions de la société » .
Arendt s’autorisait à voir dans ses analyses la fragilité même des sociétés des Etats-nations modernes, reposant précisément pour grande part sur mœurs et traditions, prêtes à s’effondrer sous les coups des mouvements impérialistes puis totalitaires.
Réflexion intéressante, car si la “démocratie” est dite en “crise”, on en oublie peut-être trop aisément que la société l’est fondamentalement. Et que la question du bouleversement des mœurs –civiques, religieuses, citoyennes etc.-, est peut-être plus encore fondamentale que l’idée d’une subite dilution de ce qui était jusque là la “vraie République” ou la “vraie démocratie”.
Comprendre les mutations actuelles de la “représentation”, c’est donc d’une part se rappeler que nous ne parlons pas là de “démocratie parfaite”, d’autre part, assumer la nouvelle constellation dans laquelle se trouve pris le “gouvernement représentatif”, avec ses ramifications, plutôt que de décréter sa mort.
Ce travail de mise en contexte et en perspective permettrait d’éviter un double écueil. D’abord celui de faire l’impasse sur l’histoire de la “représentation” en l’identifiant à une idée figée de la démocratie comme pouvoir du peuple, comme si la pérennité de la démocratie moderne, dite représentative, arc-boutée sur des partis politiques sélectionnant les élus du peuple au Parlement et les membres du gouvernement, épuisait de facto la question, signant par là comme la “fin de l’histoire” d’une certaine philosophie politique. Il s’agirait ensuite d’éviter l’écueil de la condamnation rhétorique à la mort tant attendue de la “démocratie représentative”, en ce qu’elle aurait toujours été antidémocratique, antinomique de l’idée même du politique, et ce au nom d’une vision nostalgique de la République ou de l’agora athénienne.
Eviter le double écueil d’une pensée conservatrice, dans laquelle rien n’est à changer et d’une pensée hyper-critique, qui poserait qu’une fois tous les mensonges du passé révélés, il s’agirait de tout révolutionner.
C’est à ces deux conditions que l’on trouvera dans l’œuvre de Hannah Arendt, dont on met peut-être trop souvent en avant le pathos pour la Grèce antique et sa polis d’une part, pour la Rome antique et sa République d’autre part, des essais de pensée non dépourvus d’intérêt sur la « démocratie parlementaire », ses forces et ses faiblesses, ses apories et ses réalisations politiques concrètes. On aurait tort de s’en tenir à son affirmation abrupte selon laquelle « ce sont les guerres et les révolutions, et non le fonctionnement des gouvernements parlementaires et des appareils de parti démocratique, qui constituent les expériences historiques fondamentales de notre siècle » et, de là de nous conforter dans l’idée que pour Arendt n’exista en définitive que la polis athénienne, le reste étant quantité négligeable.
Bien au contraire, il convient de s’attarder plus longuement sur les analyses qu’Arendt a formulées, sans esprit de système, sur l’organisation politique dont elle fut la contemporaine et le témoin, en Europe puis aux Etats-Unis d’Amérique, à savoir, sous la houlette de l’Etat-nation, ce qu’elle appelle, le « système des partis », inscrit dans la démocratie parlementaire, et que nous appelons encore « le gouvernement représentatif » . Il faut peut-être rappeler ici que Arendt, comme elle le confia dans un entretien à Günter Gaus, décida de quitter l’Allemagne à compter « du 27 février 1933, jour de l’incendie du Reichstag, et des arrestations illégales qui s’ensuivirent au cours de la même nuit » .
Attentive aux faits et aux structures politiques existantes, dans lesquelles elle resitua systématiquement les phénomènes étudiés, de l’antisémitisme, de l’impérialisme au totalitarisme, de la crise de l’éducation à la désobéissance civile, de la gestion états-unienne de la guerre au Vietnam à la montée en puissance de la violence dans les sociétés modernes occidentales, Arendt s’accommoda de l’existence de ce que nous appelons la vie politique et démocratique, à travers l’existence de traditions qui, pour elle, témoignaient encore implicitement de l’héritage de l’expérience de la polis, d’où dérive le mot actuel de politique.
Plan
C’est parce qu’à notre sens, il serait nécessaire de mettre en contexte les mutations actuelles du “gouvernement représentatif”, que nous pouvons nous pencher sur les réflexions et critiques émises par Arendt sur la genèse et l’évolution du système politique de la “représentation”, d’abord au sein de l’institution moderne de l’Etat-nation occidental, détruit par les régimes totalitaires, et remis en place après la défaite militaire ou l’écroulement de ceux-ci (I). Le « système des partis » imposait une nouvelle “représentation” de la “nation” face à la tradition multiséculaire de l’Etat, mais celle-ci ne se ferait pas sans tensions ni heurts et s’avèrerait “inachevée” du point de vue de ses prétentions à intégrer les populations.
En second lieu, nous nous attacherons avec Arendt, aux principes mêmes des partis politiques, en ce qu’ils pouvaient s’avérer s’opposer frontalement à ceux de l’Etat, et au-delà du politique et de la citoyenneté (II). Nous analyserons les ressorts des “partis d’intérêt”, bientôt réduits à des relais idéologiques, puis finalement à n’être que des machines s’identifiant à la satisfaction des “besoins” –insatiables par nature- de la “société de masse de consommation”.
Arrivés à ce point et conscients du fait que Arendt ne s’attaqua à l’étude de la “représentation” qu’incidemment, et notamment à travers ses crises et défaillances, nous reviendrons à la pensée politique propre à cet auteur –marqué par les principes de pluralité, de liberté, de souci du monde commun, et par l’attachement à la différence radicale entre espace privé, espace social et monde politique. Cela dans le souci d’éclairer les deux premières parties, et de comprendre qu’elle s’attela à mettre en exergue des alternatives à la “représentation” via le « système des partis » dans le cadre de l’Etat-nation (III). Aux apories de la souveraineté et du postulat libéral de “l’intérêt général”, elle opposait la liberté potentielle de chaque citoyen. Mais cette dernière n’était possible qu’à travers la prise en compte de l’action politique hors des sentiers battus de la “représentation” et que par le passage de celle-ci à la “participation”, laquelle requiert un nouvel agencement institutionnel.
Il s’agit donc, d’un retour à la question classique de la pensée politique, délaissée selon elle par la contemporaine “science politique”, du “meilleur gouvernement”, ainsi qu’une recherche des conditions institutionnelles de la participation citoyenne. Nous tenterons en conclusion d’insister sur les apports mais aussi les limites de cette approche arendtienne du questionnement rémanent sur la “représentation” politique.
IV. LA TENSION ENTRE ETAT ET NATION
a. les deux légitimités : l’Etat de loi ; la “nation” en marche
L’Etat
Si l’on s’intéresse avec Arendt au phénomène de la représentation politique, telle que nous l’avons définie en introduction, il faut donc d’abord voir que le « système des partis » est, pour elle, indissociable de l’Etat-nation.
C’est-à-dire d’un mode d’organisation dans lequel coexistent d’une part l’Etat, institution pluriséculaire, et d’autre part la “nation”, corps spécifiquement moderne, représentant théoriquement le peuple en marche. Chez Arendt, c’est le degré d’équilibre ou de tension entre ces deux composantes, au sein d’une même réalité politique, qui va conditionner les processus de la “représentation”.
En effet, l’Etat, même après l’avènement du système des partis, qui, selon Rosanvallon, propose une nouvelle « figuration de la démocratie » , demeure l’institution la plus permanente qui soit, la seule à pouvoir représenter, outre le pays, comme le faisait l’Etat monarchique, la nation tout entière.
A partir des Révolutions, deux modes de représentation différents cohabitent, en un précaire équilibre, sachant que « dans l’Etat-nation divisé à l’infini en classes et en partis, seuls l’Etat et le gouvernement avaient prétendu être au-dessus de tous les partis, de toutes les classes, et représenter la nation dans son ensemble » .
Comprendre cette primauté impartiale, et donc, non partisane, de l’Etat requiert de revenir à son indéniable préexistence à la nation, au fait qu’il est le fruit d’une longue tradition, dont les sources étaient romaines.
Machiavel et le retour aux sources romaines de l’Etat et la loi
Pour Arendt, comprendre l’introduction par Machiavel de la notion de lo stato, ancêtre de l’Etat moderne, au seuil de la modernité politique occidentale, c’est se départir de toutes les justifications fournies par la philosophie politique moderne ultérieure, de Bodin à Hobbes, sans parler de leurs successeurs et ou, contradicteurs.
Loin d’être imposée par la nécessité d’organiser patriarcalement la nation, loin d’être requise par la nécessité humaine de la sécurité et du maintien en vie, l’institution de l’Etat trouvait ses sources dans le retour machiavélien aux « expériences politiques centrales des Romains » .
Si Machiavel tenait à trouver un remède aux méfaits de l’Eglise dans l’Italie de son temps, il le fit en croyant « qu’il serait possible de répéter l’expérience romaine par la fondation d’une Italie unifiée qui devait devenir la même pierre angulaire sacrée d’un corps politique “éternel” pour la nation italienne que la fondation de la Cité éternelle avait été pour le peuple italique » .
Approche arendtienne confirmée par l’histoire médiévale de France, où la lente construction de l’Etat, au sortir de la féodalité, état passée par la redécouverte du droit romain comme une arme puissante, tant contre les seigneurs –bellatores-, contre les religieux –oratores- que contre l’Empereur.
Mais, ce qui nous intéresse ici, c’est que pour Arendt, Machiavel avait été « conscient d’apercevoir en son temps les signes avant-coureurs de la naissance des nations » , bien avant ce que l’on appellera les forces sociales ou partisanes, au-dessus desquelles lo stato devrait s’imposer.
La loi sera du côté de l’Etat. Mais, contrairement à ce qu’affirmera toute la tradition libérale puis “critique” de la dite “modernité”, l’Etat sera, pour notre auteur, non pas seulement l’exécuteur impitoyable, pré-totalitaire, pour les plus critiques, du « despotisme de la loi », à des fins malignes, mais bien plutôt l’« instrument de la loi » . Il en sera le dépositaire et le garant, y étant lui-même soumis. Aussi les lois fondamentales du royaume, fruit du travail séculaire des légistes du Moyen Age et de la Renaissance, trôneront-elles au-dessus de la tête des rois, ceinte d’une Couronne décrétée inaliénable.
Aussi l’idée que la Révolution française condamna à mort un despote ou un tyran dans la personne de Louis XVI est-elle erronée. La primauté de l’Etat ne saurait être réduite à la notion foucaldienne de « “raison d’Etat [qui] fut assez tôt perçue comme scandaleuse, en ce que le gouvernement ne cherchait plus son code de conduite dans des règles transcendantes (modèle du gouvernement de Dieu sur la cité céleste), mais dans l’immanence de sa pratique » , immanence découlant, nous le verrons, bien plus de la conquête de l’Etat par la “nation”. Ces considérations sont importantes, car la critique de l’Etat, que nourriront notamment des partis politiques ou des intellectuels, prétendant représenter la nation ou la société civile, avant comme après l’avènement des totalitarismes, méconnaîtra ces faits et ces principes historiques.
Pour Arendt, « la structure de l’Etat était […] le fruit de siècles de monarchie et de despotisme éclairé » .
Les héritages grecs et latins, transmis par la théologie, via les relectures des philosophes grecs et les traductions d’Aristote de l’arabe au XIIème siècle, dans le champ de la pensée, par la redécouverte du droit romain et la fondation des premières universités –Bologne en 1160-, le rôle des légistes et le fait même que les rédacteurs du Code civil, promulgué le 21 mars 1804, tous ces phénomènes ayant auparavant servi la monarchie capétienne, ont façonné, et ce n’a rien de culturaliste, de nostalgique ou de mythique de le dire, l’Etat. C’est ainsi toujours aussi à la “patrie” –« reconnaissante », selon l’épitaphe, gravée au fronton du Panthéon à Paris-, ainsi qu’à la République, que l’on se réfèrera, en même temps qu’au “peuple”.
Le droit était donc originellement au service d’une entité transcendante, et son autorité se fondait souvent plutôt sur celle-ci que sur l’“intérêt” des citoyens –d’où les expressions Suprema lex esto ou encore « Nul n’ignore le droit » (ce qui est humainement impossible)- ; d’où également ce caractère répressif et négatif du droit, qui sera vigoureusement dénoncé plus tard par moult intellectuels libertaires ou libéraux.
Si la notion de “représentation” semble peut-être floue ou lointaine, s’agissant de l’Etat monarchique, l’on évoquera un vestige de l’époque romaine, qu’utiliseront les divers corps intermédiaires figurant le peuple, des Etats Généraux aux Parlements.
En effet, selon Arendt, « à Rome […] la loi des douze tables [était l’œuvre] d’un contrat entre deux factions ennemies, les patriciens et les plébéiens, qui réclamait l’accord du peuple tout entier, ce consensus omnium auquel l’historiographie romaine a toujours attribué “un rôle extraordinaire” dans la formulation des lois » .
Ce qu’il est crucial de comprendre, s’agissant de l’Etat, est qu’« il avait hérité comme sa fonction suprême la protection de tous les habitants de son territoire sans considération de nationalité » et qu’« il était supposé fonctionner comme l’institution juridique la plus haute » . Cette universalité relative de l’Etat, son incarnation institutionnelle du pays dans son ensemble, nonobstant l’existence de corps constitués contre lesquels et avec lesquels il vivait, sera bientôt battue en brèche.
Le surgissement de la nation contre l’Etat
L’originalité de Arendt tient à la distinction conceptuelle entre Etat et nation. Pour elle, le fait relevé par Foucault que « la raison d’Etat recouvre l’ensemble des pratiques (et la science de ces pratiques : importance de la “statistique” comme connaissance des forces et ressources de l’Etat) assurant la conservation de l’Etat pris comme finalité ultime du gouvernement » , ne découle pas de l’essence ou de la fonction intrinsèque de l’Etat, mais bien du phénomène de sa progressive conquête par la nation, dans son acception économique et militaire d’abord, puis politique à la fin.
« Le drame de l’Etat-nation, nous dit-elle, fut que la conscience nationale naissante du peuple vint interférer avec ces fonctions » , originellement liées à la fondation et à la durabilité de cette fondation d’un corps politique collectif.
L’usage de la statistique par l’Etat n’est pas lié à la question de son auto-représentation, mais au fait que, dès l’âge classique, « nous imaginons les collectivités politiques comme des familles dont les affaires quotidiennes relèvent de la sollicitude d’une gigantesque administration ménagère », et que commence à être pensée la « “société” [comme] un ensemble de familles économiquement organisées en un fac-similé de familles supra-humaine, dont la forme d’organisation se nomme “nation” » .
C’est de là, et non d’un secret désir de domination, de normalisation, de “gouvernementabilité”, que naîtront les sciences politiques, sociales, et d’abord l’économie politique.
L’étymologie du mot nation, à savoir nascere, qui ramène à la croissance des éléments de la nature n’est pas fortuitement radicalement contradictoire à la notion d’Etat, renvoyant à une institution stable.
Et c’est cette “nation” que prétendront “représenter” les partis politiques après les révolutions, parfois contre l’Etat. Le mercantilisme, l’économie politique et plus tard la pensée des physiocrates en sont les fruits, d’abord discrets.
Aussi c’est bien plus tard, politiquement, que « le duel secret entre l’Etat et la nation vint au grand jour dès la naissance de l’Etat-nation moderne, au moment où la Révolution française lia la Déclaration des Droits de l’Homme à la revendication de la souveraineté nationale » .
La nation des paysans révolutionnaires non représentés
L’apparition, sur la scène politique, de la “nation”, différente du démos comme du populus, eut lieu durant la Révolution française avec l’entrée en lice du “peuple en marche” , au nom duquel le politique devrait dorénavant agir . Pour Arendt donc, l’Etat ne pouvait être identifié à la “nation”, conçue pendant la Révolution comme « une force plus grande que celle de l’Homme [qui] fût intervenue alors que les hommes commençaient à affirmer leur grandeur et à défendre leur honneur » .
Notre auteur considérait que « du point de vue sociologique, l’Etat-nation constituait le corps politique des classes paysannes émancipées de l’Europe, et c’est pourquoi […] le nationalisme occidental qui devait culminer dans la conscription généralisée était le produit de classes paysannes bien enracinées et émancipées » . Il est intéressant d’ailleurs de noter que c’est parmi les enfants de la paysannerie, qui ne s’est jamais véritablement pensée comme classe, tant elle était numériquement la plus nombreuse des siècles durant, que se recruteront beaucoup des petits fonctionnaires, en France notamment, au service précisément de l’Etat.
La représentation des classes modernes, bourgeoisie et ouvriers en lutte
En revanche, la “représentation”, semblera beaucoup plus concernée par ces classes précisément modernes, parce qu’issues de la révolution industrielle, que sont la bourgeoisie et la classe ouvrière, qui occupèrent symboliquement l’espace du Parlement. Arendt liait le déclin de l’Etat-nation à « l’émancipation politique de la bourgeoisie », au sens financier du terme, qui, contrairement aux notables ou avocats, avait perdu tout lien avec les paysans, symboles du “peuple”.
Malgré ces faits sociologiques, c’est l’acception économique et préindustrielle du terme “nation”, central dans l’économie politique du XVIIème siècle, qui allait se politiser avec les révolutions modernes et prétendre recouvrir celle de peuple dès lors qu’elle revendiquera le pouvoir étatique, au nom, non pas de la souveraineté populaire, mais de la “souveraineté nationale”. Il est significatif que les réflexions sur la représentation nationale, chez Kant comme chez Sieyès, aient été conditionnées a priori –et non sans un certain réalisme- par la prise en compte de la division du travail.
Ainsi pour Kant « le domestique, l’employé de magasin, le journalier, même le coiffeur, sont de simples operarii (trad. travailleur qui vend sa force de travail) […] et ils n’ont pas qualité pour être membres de l’Etat ni par conséquent citoyens » .
Ce que l’on retrouve dans des termes plus crus encore chez Sieyès, qui, prenant acte de la société industrielle naissante, et récusant le terme de souveraineté populaire pour celui de souveraineté nationale –d’une nation par soustraction, des aristocrates d’abord-, distinguait les « citoyens » des « auxiliaires », des « chefs de production » des « bêtes de labeur », dans un discours de septembre 1789.
Une nouvelle représentation de la communauté politique allait surgir tandis que « l’Etat se transformait partiellement d’instrument de la loi en instrument de la nation » . C’est ce processus qui explique qu’à terme, en termes de représentation, l’intérêt commun que l’Etat avait suprêmement incarné se verrait détrôné et « constamment menacé de se voir remplacé par un confit permanent entre intérêt de classes et par une lutte pour le contrôle de l’appareil étatique » .
Le nationalisme contre l’Etat et la République
Les détracteurs de l’Etat oublient souvent que ce dernier n’est pas réductible ni à l’Etat-nation, ni encore moins au nationalisme, universellement décrié. Pour Arendt, « le nationalisme traduit essentiellement cette perversion de l’Etat en instrument de la nation, et l’identification du citoyen avec le membre de cette nation » .
Les contempteurs de l’usage du terme de République oublient que, durant la Révolution française, « le passage de “république” à “peuple” signifiait que l’unité durable du peuple du corps politique futur ne trouvait pas sa garantie dans les institutions effectives que ces peuples avaient en commun, mais dans la volonté des peuples eux-mêmes » . La nouvelle prosopopée nationale, hypostase des corps de tous les nationaux, sera perçue comme ayant sa vie propre et sa croissance naturelle, économique, démographique, civilisationnelle propres.
L’“appropriation” par la nation de “sa” terre peut donc paraître comme un phénomène absolument naturel, même si celle-ci doit avoir lieu contre l’Etat et ses institutions, le Parlement et le « système des partis » reconnu par ceux-ci.
Le culte sentimental de la terre aura été poussé à l’extrême dans le nationalisme français et notamment sous la plume esthétisante de Barrès , et on ne peut oublier le profond mépris des nationalistes radicaux envers l’Etat républicain, “la gueuse”.
b. l’Etat conquis par la nation et la médiation partisane
« Avec l’abolition de la royauté, et la souveraineté du peuple, [l’intérêt commun ordonnant au roi”] était constamment menacé de se voir remplacé par un conflit permanent entre intérêts de classe et par une lutte pour le contrôle de l’appareil étatique, autrement dit par une guerre civile permanente » , ce qui fut en gros empêché grâce l’instauration d’une nouvelle constellation entre Etat, nation et société.
Avant de saisir comment les institutions de l’Etat durent résister à mort à cette conquête de la “nation”, il convient donc de voir quel équilibre s’instaura, donnant naissance à une nouvelle modalité de représentation aboutissant au “système des partis”.
Non pas quelle forme prit la « figuration de la démocratie » moderne –qui n’est pas vraiment, peut-être à tort d’ailleurs, le problème de Arendt-, mais plutôt quelle forme sociale et politique devrait combler cet écart entre l’Etat de droit et la “nation”, qui ne pouvaient s’identifier, se superposer non plus que complètement se séparer.
Les Constitutions garantes de la prééminence de l’Etat sur les groupes partisans
En effet, « la construction des Etats-nations avait coïncidé avec la mise en place de gouvernements constitutionnels [qui] avaient toujours représenté la souveraineté de la loi et reposé sur celle-ci pour éviter le règne d’une administration arbitraire et du despotisme » .
Il s’agit donc, dirions-nous, de la mise en place de “médiations”. Comme le rappelle pour la France Rosanvallon, c’est après de multiples soubresauts, en France et, au-delà, en Europe –le passage de la monarchie absolue au régime parlementaire-, à la fin du XIXème siècle que l’on bascule « de l’appréciation vague de groupes d’intérêts ou d’idées à la définition du parti comme une structure organisée, avec ses instances de direction et de contrôle, ses formes de recrutement et d’adhésion, son programme » .
Ce que garde en souci Arendt, à la différence de multiples études qui isolent l’évolution de la représentation parlementaire, c’est le rôle que l’Etat, désormais Etat-nation, souvent non abordé tant celui-ci paraît naturel, joue dans cette nouvelle constellation.
Si les partis représentent les composantes sociales de la “nation”, dans le même temps, « la structure politique de l’Etat-nation fut instituée alors qu’aucun groupe n’était en mesure d’occuper à lui seul le pouvoir ; le gouvernement assuma alors le pouvoir politique réel, qui cessa de dépendre de facteurs sociaux et économiques » .
On pourrait donc dire qu’il y a une articulation particulière, une sorte de “médiation”, une représentation certes, mais des forces sociales, de la nation en mouvement, de la souveraineté nationale plus que de l’antique démos.
C’est pour cela que Arendt tend à ne voir dans les partis que « des groupes dont les députés représentaient les intérêts de leurs électeurs », mais dans un contexte où « il était entendu implicitement que le gouvernement était là pour préserver l’équilibre entre les intérêts en présence, et entre leurs représentants » .
Pour Arendt, l’autorité de l’Etat demeurait le réquisit du conflit partisan, « la bourgeoisie s’était développée dans et en même temps que l’Etat-nation, lequel régnait pour ainsi dire par définition sur et par-dessus une société de classes », et précise-t-elle, « même quand la bourgeoisie se fut d’ores et déjà instituée comme classe dirigeante, elle laissa à l’Etat toutes les décisions d’ordre politique » .
A l’opposé de la bourgeoisie, Arendt constate que les socialistes, prétendant incarner la nouvelle classe ouvrière, au-delà des consensus nationaux, se montreraient in fine et dans les faits, respectueux des frontières de l’Etat-nation. Pareillement, « les mouvements révolutionnaires, qui réclamaient une transformation radicale des conditions sociales, ne s’étaient jamais attaqués directement à cette autorité politique suprême.
Ce qu’ils contestaient, c’était le pouvoir de la bourgeoisie et son influence sur l’Etat. Ils étaient toujours prêts à accepter les décisions du gouvernement en politique étrangère, où étaient en jeu les intérêts d’une nation supposée unifiée » . Les forces les plus radicales, à terme, feraient donc preuve elles-mêmes d’une relative sagesse à l’égard de l’Etat et du Parlement.
Il faut ici peut-être modérer ici la vision “sociale” des partis politique en rappelant avec Rosanvallon que les partis, notamment en France, ne représentaient pas seulement les intérêts des composantes sociales de la nation. Comme il le dit, très tôt, « les partis qui se constituent […] articulent l’ordre des opinions et des classes [et] créent en ce sens des identités, ils ne se contentent pas de prolonger passivement des identités sociales qui leur seraient préexistantes » .
Mais pour Arendt, la tension évoquée plus haut, entre Etat et nation, se répercutera au Parlement, dans un pluralisme petit à petit institutionnalisé, à condition et tant, pensait-elle, que l’Etat et l’autorité du gouvernement demeureraient pérennes.
Le conflit entre le Parlement, la représentation nationale et la bourgeoisie
Dans un affrontement là bien réel, après ce qu’elle appelle « l’émancipation politique de la bourgeoisie », à l’ère de l’impérialisme et du partage de l’Afrique, Arendt considérait que « les institutions nationales résistèrent bel et bien à la brutalité et à la mégalomanie des aspirations impérialistes, et les tentatives de la bourgeoisie de se servir de l’Etat et de ses instruments de violence à ses fins propres économiques ne réussirent qu’à demi » .
En effet, l’Etat-nation et le gouvernement représentatif se maintinrent en métropole, et même si, comme nous l’avons vu, il ne s’agit pas de démocratie, les libertés constitutionnelles n’en étaient pas moins devenues des acquis. Ce n’est que plus tard que des partis politiques prétendront les renverser. Arendt de rappeler que la liberté de communication, au sens de la confrontation de diverses opinions, était garantie par le système libéral des partis, à l’inverse d’« un Etat où il n’y a pas de communications entre les citoyens et où chaque homme ne pense que par ses propres pensées [ce qui] est par définition une tyrannie » .
De même, comme l’Etat-nation représentait la “nation” entière et le gouvernement travaillait pour l’ensemble des nationaux, le Parlement en était venu à représenter, à l’extérieur, par la voix des élus, une conscience nationale. La politique existait donc dans le cadre stato-national. Notre auteur de rappeler que « les institutions de violence de l’Etat, police et armée, […] dans la structure de la nation allaient de pair avec les autres institutions nationales et demeuraient sous le contrôle de celles-ci » .
La puissance de cette réalité avait même été tangible pour la politique extérieure, à l’heure de l’impérialisme quand « la conscience nationale, représentée par le Parlement et par une presse libre, avait une action réelle et provoquait la rancœur des administrateurs coloniaux, dans tous les pays européens dotés de colonies –aussi bien en Angleterre qu’en France, en Belgique, en Allemagne ou en Hollande » . Tant et si bien qu’« en Allemagne […], en 1905, les chefs tribaux adressèrent pour la première fois une pétition au Reichstag, et ils obtinrent l’intervention du gouvernement allemand lorsque les administrateurs coloniaux les jetèrent en prison » .
Les exclus de la représentation nationale : les étrangers
Pour finir sur cette “représentation nationale”, il faut souligner que Arendt relevait le fait, s’agissant de la colonisation, que les Français eurent pu réussir à « bâtir un empire dans la tradition de la Rome antique [,] ce qui se réalisa en partie lorsque des députés de couleur purent siéger au Parlement français » , s’ils avaient osé plus tôt « accorder une véritable représentation aux peuples assujettis » .
Chose impossible depuis que la conquête de l’Etat par la “nation” divisait les populations en nationaux et étrangers ou barbares.
Il est d’ailleurs impossible de ne pas évoquer ici la conséquence gravissime de cette conquête qui faisait que depuis que « la Révolution française lia la Déclaration des Droits de l’Homme à la revendication à la souveraineté nationale » , les “nationaux représentés” allaient cohabiter avec des populations d’étrangers et de « sans-droit » de plus en plus nombreux, notamment en Europe de l’Est, dont le malheur, selon Arendt, était qu’ils avaient « cessé d’appartenir à une communauté tout court », et, qu’en conséquence, il n’existait « pour eux aucune loi » . A défaut d’être “nationalisés”, « ils restent “superflus” [et] leurs vies risquent de se trouver en danger » .
L’Etat nationalisé perdait alors son caractère juridique universel, et laissait à la police le traitement de nombreux individus, par définition exclus de toute “représentation”. Ce problème, malgré la garantie, après la Seconde Guerre mondiale, de droits sociaux accordés aux étrangers, demeure en ce que, d’une part, le débat sur l’attribution à ces derniers du droit de vote reste ouvert et, d’autre part, la question des immigrés “illégaux”, dits “sans-papiers” est devenue centrale, en France et au-delà en Europe.
En plus de cette situation explosive, comment expliquer la faillite, au XXe siècle, de l’équilibre instauré par l’Etat-nation et la représentation nationale ? D’où vint l’effondrement du « système des partis », censé fournir la “médiation” entre l’Etat et la nation issue de la division du travail et donc des intérêts ?
C’est là qu’il faut se pencher sur le caractère inachevé de cette “médiation” par les partis politiques, alors que l’Etat, le gouvernement et le Parlement prétendaient représenter “tout le monde”. Une part importante et croissante de la population ne serait pas intégrée à ce fragile équilibre.
c. la médiation inachevée des partis : le problème de la populace et des masses
Sous la coupe de l’Etat-nation et d’un point de vue institutionnel, « le développement des partis paraît lié à celui de la démocratie, nous dit Duverger, c’est-à-dire à l’extension du suffrage populaire et des prérogatives parlementaires » .
L’apparition des partis politiques
Mais, sociologiquement parlant, il est intéressant de noter que, comme le rappelle Démier, la fondation du premier parti politique français, le parti radical-socialiste, en 1901, soit contemporaine de l’avènement d’une « nouvelle culture de masse » , produit de l’éducation, de l’industrialisation de la culture, livresque et journalistique notamment, dans laquelle la “nation” se reconnaît désormais, de façon tangible.
Et c’est cette société, bouleversée par l’industrialisation, que vont tenter, tâche immense, d’organiser les partis politiques. Manin d’estimer que « la représentation devient avant tout le reflet de la structure sociale » , de plus en plus complexe, de moins en moins abstraite en ce que la « culture de masse » lui donnait corps.
Trois raisons au moins sont invoquées par Arendt pour expliquer la « médiation inachevée » d’une telle société dans le système des partis. Il y a d’abord ce constat : cette nation unifiée et différenciée des non-nationaux existait certes dans le domaine civique, mais pas dans celui de la participation aux affaires publiques, point décisif.
L’apparition d’une classe politique reflétant le système des classes sociales
Si les partis tendaient à représenter les classes sociales leur préexistant, et le Parlement l’ensemble de la nation, il convient de signaler l’émergence, bien compréhensible, d’une classe politique, monopolisant l’exercice de cette représentation. En effet, « lorsqu’une classe accédait à un rôle plus important dans la communauté, quelques uns de ses membres étaient toujours éduqués et entraînés pour faire de la politique une profession, en étant payés (ou non, s’ils en avaient les moyens) comme dirigeants et représentants de leur classe au Parlement » . Nous évoquerons plus tard la typicité de cette nouvelle division du travail, impliquant la rétribution du métier politique.
Bornons-nous à dire, ici que le « système des partis », tout en assumant institutionnellement la massification de la société, n’encadrait que des minorités de la majorité du peuple. Il intégrait « les “membres” les plus intelligents » des classes, « “les plus capables et les plus avisés” » , nous rappelle Manin, citant Michels. Le paradoxe était que la “médiation” de la société de classes et d’opinions, censée unifier et donc diluer celles-ci au Parlement, créait elle-même une nouvelle classe, visible et bien différenciée de toutes les autres : la classe politique.
La distorsion entre le Parlement et l’opinion publique : l’Affaire Dreyfus
En second lieu, l’existence de cette nouvelle classe, séparée du reste de la société impliquait un divorce, certes social, mais aussi politique entre les représentants élus et le peuple, magistralement illustré par l’Affaire Dreyfus.
Arendt de rappeler que tandis que « la division des Français [entre dreyfusards et antidreyfusards] se retrouvait dans chaque famille », hormis les socialistes, « tous les autres partis, et tous les autres groupes parlementaires, étaient massivement contre Dreyfus au début de la campagne pour la révision ».
Cela revenait à constater que les « sentiments » et divisons « dans tous les secteurs du peuple » n’étaient plus répercutés par les partis.
Et comme tout s’était déroulé hors du Parlement, dans la presse et jusque dans les foyers, Arendt d’évoquer une « soi-disant assemblée représentative, qui comprenait 600 députés représentant toutes les nuances de la classe ouvrière et de la bourgeoisie » alors que « toute la vie politique française, durant la crise dreyfusienne, se déroula en dehors du parlement » . Et, d’élargir le propos : « au cours des vingt dernières années du XIXème siècle, tous les développements politiques importants, en France aussi bien qu’en Autriche-Hongrie, se situaient déjà hors des partis parlementaires et en opposition avec eux […] » .
Une majorité de non-représentés : les foules, les étrangers hors du Parlement
En troisième lieu, la difficulté décisive pour Arendt, le réel problème politique, résidait dans le fait que « la majorité du peuple demeurait en dehors de tout parti ou de toute autre organisation politique, ce qui n’importait à personne, et n’était pas plus vrai d’une classe que d’une autre » .
Le problème de l’existence des foules, de la populace puis des masses résidait cependant dans cet état de fait que « les masses ne partagent avec la populace qu’une seule caractéristique : elles sont étrangères à toutes les ramifications sociales et à toute représentation politique normale » .
Et, dans le dispositif arendtien de compréhension du totalitarisme, plus qu’une crise seulement intellectuelle du libéralisme ou qu’une conséquence directe des crises économiques, c’est « ce caractère apolitique des populations des Etats-nations [qui] ne fut mis en lumière que lorsque le système de classe s’effondra en emportant dans sa chute tout le réseau de fils visibles et invisibles qui reliaient le peuple au corps politique » , qui constitue un élément décisif dans l’avènement ultérieur des mouvements totalitaires et antiparlementaires.
Rappelons aussi le problème, précédemment évoqué, de l’existence des étrangers et des “sans-droits”, des “Minorités”, vivant au sein d’Etats-nations sans bénéficier d’aucun droit, à fortiori du droit d’entrée en politique, puisque ces droits étaient précisément devenus nationaux.
Que tout ce système ait tenu auparavant, cela nous ramène à la question des « mœurs et des traditions de la société » que Montesquieu, d’après Arendt, tenait pour « ce qui demeure encore » lorsque « la nation perd sa “foi” dans le droit, […] se trouve privée du domaine où exercer une action politique publique, ainsi que la responsabilité des citoyens » . Certes, en France, les mœurs et les traditions, les pratiques politiques et civiques s’étaient républicanisées ou démocratisées selon les lieux et moments.
Mais que les mœurs sociales et politiques d’un temps, les normes et les occupations de chacun, à sa place, tiennent une société où le régime politique, tout en prétendant intégrer tout le monde, produit une classe politique professionnelle, ne résout pas cette situation dans laquelle les débats clefs se situent hors des institutions qui, en fait maintiennent hors d’elles des pans entiers de la population : c’est là que résidait l’extrême vulnérabilité de l’Europe du tout premier XXème siècle. Car, nous dit Arendt, « on ne peut s’en remettre à la tradition afin d’empêcher le pire que pour un temps », et « le moindre incident est capable de détruire des mœurs et une moralité qui ne sont plus fondées sur une légitimité, le moindre hasard menace nécessairement une société qui a cessé d’être garantie par ses citoyens » .
De ces mœurs, Arendt considérait que la non participation aux affaires publiques de la majorité des citoyens, « la liberté de non participation à la politique, inconnue à Rome et à Athènes et qui, politiquement, est peut-être notre la part la plus significative de notre héritage chrétien » n’était rien de moins que « l’une des libertés négatives des plus importantes dont nous ayons joui depuis l’Antiquité » . Tant que l’ensemble du système fonctionnait sans trop de heurts, et que, à terme, l’Etat n’était pas remis en cause, les sociétés pouvaient se contenter de l’exclusion hors du Parlement de la majorité de la population. Que les uns fussent spécialistes du politique et la majorité des autres s’attachassent à leur fonction économique, familiale pour les femmes, ne posait pas de problème majeur pour l’ensemble.
Le déclassement des classes sociales représentées : la crise de la représentation nationale et la montée du populisme
La difficulté surgit donc lorsque, dans une société où « l’appartenance à une classe, avec ses obligations collectives et limitées, et ses attitudes traditionnelles envers le gouvernement, empêchait la multiplication de citoyens se sentant individuellement et personnellement responsables du gouvernement du pays » , se développa le chômage de masse et apparut au grand jour l’effondrement des économies nationales. Le politique ne pouvait plus pallier la crise économique qui touchait la grande majorité de la population.
C’est à ce moment que les partis se trouvèrent démunis, car ils n’avaient pas pour vocation de représenter des éléments exclus de la société par un contexte économique dramatique et des conditions de vie de plus en plus difficiles.
Pour Arendt, la foule, qui est le sous-produit de l’exclusion de la société capitaliste, n’aurait pas posé problème si elle n’était pas devenue un enjeu de pouvoir, dans le cadre du suffrage universel.
« Les choses changèrent, nous dit Arendt, lorsque la bourgeoisie allemande décida de jouer son va-tout avec le mouvement hitlérien et chercha à gouverner avec l’appui de la foule, mais il était trop tard » . Les foules allaient devenir des masses, où l’individu est précisément considéré comme un atome, délié de tout système d’intégration, et, pour ce, apte à n’être plus un élément dévoué à l’idéologie des mouvements totalitaires prompts à les enrôler, en prétendant défendre seuls leurs intérêts. C’est là que « ce système des partis cessa d’être une arme efficace et […] le système de classes de la société européenne céda sous le poids de plus en lourd des masses déclassées par les événements » .
L’effondrement de la “nation”, telle que l’avaient pensée les économistes politiques, affairée à la défense de ses intérêts privés et servie en cela par un Etat réduit aux infrastructures requises, la décrépitude de la “nation”, comme corps politique de la souveraineté nationale, seraient le préalable à l’effondrement des partis, et dans le premier XXème siècle au développement des totalitarismes.
Les non-participation des masses : un danger politique encore contemporain
Il faut cependant noter que notre auteur, des années après la victoire des Alliés et le retour au pluralisme politique du gouvernement représentatif, réitérait ses inquiétudes relatives à l’incapacité du « système des partis » à intégrer une part significative des individus en Europe et aux Etats-Unis.
« Les conditions prévalant dans l’Allemagne préhitlérienne, écrivait-elle, sont révélatrices des dangers que court implicitement l’Occident depuis qu’avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, le même effondrement dramatique du système de classes s’est répété dans presque tous les pays européens […] » .
Et s’agissant de la société américaine, qui n’avait pas connu le totalitarisme, Arendt y voyait poindre des éléments, sous les traits de la société de masse de consommation, politiquement inquiétants, auxquels l’actualité états-unienne, d’ailleurs, ne devrait pas nous laisser indifférents –que l’on pense à la politique étrangère menée par l’administration Bush, influencée par des courants philosophiques et religieux d’une radicalité peu commune, ou encore à la guerre en Irak, fondée sur un mensonge, heureusement en voie d’être dénoncé aux Etats-Unis mêmes.
La “démocratie de masse”, pour notre auteur, n’était pas le garant d’une intégration politique de ces masses : « Force est bien de constater que, dans les démocraties de masse, en l’absence de toute terreur, et pour ainsi dire de manière spontanée, se manifeste une impuissance similaire des hommes, tandis que prend également place un retournement tout aussi durable du processus de consommation et d’oubli quand bien même ces phénomènes, dans le monde libre et non terrorisé, demeurent-ils limités à la politique et à l’économie au sens étroit des termes » . On sait que les thèses de Arendt sur le totalitarisme ont été critiquées et, de ce point de vue, présentent moult aspects sujets à caution.
L’historien Ayçoberry d’estimer par exemple que « Hannah Arendt n’a vu dans le peuple allemand des années vingt qu’un exemple de “cette masse informe d’individus furieux, d’une terrifiante solidarité négative… des gens qui ne pouvaient s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun” », et que « cette vision, héritière de toute la littérature d’avant-guerre sur l’“ère des masses”, paraît aujourd’hui simpliste » . Et de démontrer, sources à l’appui que de multiples organisations par profession, par sexe, par localité, par génération existaient.
On pourrait aussi dire de la société occidentale actuelle qu’elle dénote une grande vitalité, illustrée par la multiplication des églises, de communautés de tous ordres –sociales et mêmes virtuelles aujourd’hui-, d’associations etc. Mais il faut comprendre que le souci historien de référencer les phénomènes sociaux et politiques n’enlève rien à l’effort du penseur du politique de chercher non par à décrire la réalité positive mais à en dégager le sens du point de vue des exigences de la vie dans une collectivité précisément politique.
Et si la question des masses est dépassée d’un point de vue sociologique, alors que la société se complexifie, se développe en réseaux, de façon capillaire, etc., il n’en demeure pas moins que la question politique de la montée en puissance, dans une période donnée, de l’uniformité de certains comportements, servis par des moyens technologiques en perpétuel perfectionnement –que l’on pense à la statistique, aux sondages, à l’étiage de la participation aux élections etc.- reste encore à poser.
Si l’on retrouve notre problématique de la représentation, nous demeurons face à des Etats qui prétendent, chacun à leur façon et à des degrés divers, intégrer in fine, les citoyens. Quelle est la réalité de cette prétention ? Les partis politiques sont-ils le vecteur politique d’une telle intégration, ou, au moins, d’une “médiation” entre l’Etat et la “nation”, ou le “corps social” ?
Telle est la question qui est un des fils continus de l’œuvre de Arendt. Finalement, c’est une question prégnante, que l’on pense deux secondes aux incessants débats sur “l’intégration” de nos jours ou encore sur l’existence de populations entières dont la désaffiliation sociale, vécue comme une désaffiliation nationale, a des répercussions politiques dramatiques.
Après avoir vu le contexte de l’émergence du « système des partis », il convient de se pencher, sur les modalités propres aux partis politiques de cette “médiation”, sur leurs ressorts et fondements “philosophiques”. Il s’agira de voir aussi qu’historiquement, les partis pouvaient entrer en contradiction avec les prétentions même du politique, d’abord concentré dans le gouvernement et l’Etat.
V. LES PARTIS POLITIQUES A L’ASSAUT DE L’ETAT CONTRE LE POLITIQUE
a. la socialisation des partis : la mentalité privée contre le souci commun
L’apparition des foules, de la populace et de la peur de ce que Durkheim appellera « l’anomie », poussera cet auteur et bien d’autres « à remettre la politique sur ses pieds en la faisant dériver d’une “science sociale” [et à] chercher le remède à la menace d’une dissolution sociale dans la structure même de la société » .
Ces projets n’étaient en fait que le révélateur d’une autre réalité. A savoir que les mœurs démocratiques ou républicaines ne pourraient à terme résister aux mouvements antisémites, impérialistes puis totalitaires, précisément parce qu’il ne s’agissait que de mœurs, à savoir de pratiques sociales, liées au fait, comme nous l’avons vu, que « dans une telle situation, la représentation devient avant tout le reflet de la structure sociale » .
L’appartenance citoyenne conditionnée par l’appartenance socio-économique
Les principes politiques de l’Etat, leur universalité et leur suprématie notamment, différaient de ceux de la nation, et, plus encore, de ceux de la société industrielle, perpétuellement agitée par des conflits d’intérêts économiques. Or, le grand risque venait précisément de ce que le régime de la représentation, privé d’une assise politique fondamentalement autonome, dépendait trop d’une situation sociale qui, si elle s’effondrait, risquait d’emmener dans sa chute tout le système politique lui-même.
La critique arendtienne des partis modernes est donc liée à leur socialisation spécifique et au fait que, dans la société moderne, comme dans la conception smithienne de la “nation”, c’est bien la mentalité privée qui primait sur l’intérêt commun. Le risque était d’aboutir à la promotion d’« hommes n’ayant pas la moindre notion de l’intérêt véritable de la res publica, des affaires publiques » .
L’appartenance à l’Etat cédait le pas à l’appartenance sociale, dont l’appartenance partisane se voulait coextensive. Comme le note Duverger, à propos des partis politiques états-uniens, « la doctrine et les problèmes idéologiques n’y jouent qu’un faible rôle » tandis que « l’adhésion y est plutôt basée sur l’intérêt et l’habitude » , ce qui semble être l’épure du système “normal” des partis.
Nous avons vu plus haut que, dans le sillon de l’économie politique puis de la philosophie libérale, « dès l’apparition des systèmes de partis, on a considéré comme normal d’identifier les partis à des intérêts particuliers, économiques ou autres » .
Mais ceci correspondait aussi à un problème de fond de la représentation parlementaire moderne : le déterminisme social. En effet, nous dit Arendt « le statut social décidait de la participation de l’individu à la politique et, sauf dans les cas de péril national où cet individu était censé agir uniquement en tant que membre de la nation, indépendamment de son appartenance à une classe ou à un parti, il n’était jamais directement responsable de leur conduite » .
Le mal ne venait pas tant du fait lui-même. Après tout, on pourrait se féliciter de ce que finalement, c’est « la conception de la représentation-miroir [dont] découle une approche du représentant comme simple échantillon du groupe » qui bat en brèche l’idée d’élection aristocratique –au sens étymologique- des fondateurs du gouvernement représentatif.
Le Parlement, siège de la mentalité bourgeoise
Bien avant les revendications ouvrières, le citoyen s’était transformé en bourgeois, tant et si bien qu’à l’Assemblée siégeaient par trop les membres d’une classe sociale, ce qui se reproduira avec les représentants des ouvriers, même si le mandat devait bouleverser la donne sociologique.
Ce qui compte pour Arendt, c’est que ces élus charriaient au Parlement, quelles soient ou seraient, leurs nouvelles conditions de vie, leur “philosophie de la vie politique”.
« L’indifférence aux affaires publiques, la neutralité en matière politique ne sont pas en elles-mêmes une cause suffisante pour l’essor des mouvements totalitaires. La société bourgeoise, fondée sur la compétition et l’acquisition, avait provoqué l’apathie et même l’hostilité envers la vie publique, non seulement –et pas même primordialement- dans les couches sociales qu’elle exploitait et qu’elle excluait de la participation active à la gestion du pays, mais avant tout dans sa propre classe », avec son « mode de vie et une philosophie de la vie si constamment et exclusivement axés sur le succès ou l’échec de l’individu dans une compétition impitoyable, que les devoirs et les responsabilités du citoyen n’étaient ressentis que comme une vaine déperdition de temps et d’énergie » .
Même si le fait de parvenir aux affaires publiques, en tant qu’élu, devait modifier et politiser les modes de perception de la réalité politique, pour Arendt, il n’en demeure pas moins que « les éléments apathiques d’une société dominée par la bourgeoisie » éprouveraient toujours quelque « répugnance à assumer leurs responsabilités civiques » . Tout cela était fondé en fait, historiquement, dirions-nous, parce que « la classe bourgeoise avait fait son chemin grâce à la pression sociale et, souvent, grâce au chantage économique exercé sur les institutions politiques ; elle avait toujours cru que les organes publics et visibles du pouvoir étaient mus par leurs propres intérêts et leur propre influence, secrets et non publics » .
La bourgeoisie aux commandes et le recul du principe de l’Etat impartial
A la conquête de l’Etat par la nation succéderait la conquête de l’Etat-nation par la société, bourgeoise ou ouvrière d’ailleurs. Tout cela devait affaiblir encore plus les vieux principes politiques de l’Etat, sapant ses prétentions à représenter la nation entière.
Très concrètement, le régime parlementaire prêtera flanc à l’idée marxienne selon laquelle le pouvoir politique ne serait plus qu’un pouvoir de classe, parce que « que l’autorité de l’Etat-nation lui-même dépendît largement de l’indépendance économique et de la neutralité politique de ses administrateurs », ce qui entraîna le déclin des nations, la corruption de leurs administrations permanentes et, surtout « la conviction générale que les fonctionnaires sont à la solde non de l’Etat, mais des classes possédantes » .
Pareillement, la classe des fonctionnaires devenant classe parasitaire du fait de la prépondérance nouvelle de la bourgeoisie financière sera dénoncée comme n’étant qu’un ersatz de celle-ci : « à la fin du siècle, [les classes possédantes] avaient acquis une telle prépondérance qu’il eût été pour ainsi dire ridicule de la part d’un fonctionnaire d’Etat de s’entêter à prétendre servir la nation. La division en classes les excluait du corps politique et les contraignait à former une clique à part » .
Parce qu’on a tendance à séparer l’analyse sociologique des représentations idéologiques des groupes eux-mêmes, et de leur impact tout réel, Arendt estimait qu’il fallait appuyer sur le problème « des attitudes bourgeoises », mais aussi de l’idéologie dans les partis et leur contradiction avec les assomptions originelles de la “représentation” qu’elle soit stato-nationale ou sociale.
Ainsi, à leurs dépens, « les socialistes portaient tant d’attention à la lutte des classes et si peu aux conséquences de leur propre héritage doctrinal qu’ils s’aperçurent de l’importance de la question juive qu’au moment où l’antisémitisme en plein essor était déjà pour eux un dangereux concurrent sur la scène politique intérieure » . Et pourtant, les mouvements totalitaires, pour part héritiers des partis antisémites, seront les plus prompts à détruire toute représentation ouvrière au Parlement.
La philosophie économique libérale des intérêts particuliers contre la participation politique à un monde commun
Le problème de fond de la “médiation” partisane dans les affaires publiques est ancré dans la philosophie libérale depuis ses origines économiques et se retrouve encore dans la philosophie de la gauche, rêvant d’une société où les besoins individuels seraient pleinement satisfaits. La difficulté provenait de que l’on croyait désormais à la collectivisation des intérêts privés, représentés par les partis.
Or, pour notre auteur, « les intérêts privés, qui sont par nature temporaires, limités par l’espérance de vie naturelle de l’homme, peuvent désormais chercher refuge dans la sphère des affaires publiques et leur emprunter la pérennité indispensable à l’accumulation continue. Il semble ainsi se créer une société très proche de celle des fourmis et des abeilles, où “le bien Commun ne diffère pas du bien Privé ; leur nature les poussant à satisfaire leur profit personnel, elles œuvrent du même coup au profit commun” » .
Extrêmement sévère, Arendt pose que « la philosophie politique de la bourgeoisie avait toujours été “totalitaire” ; elle avait toujours cru à une identité de la politique, de l’économie et de la société, au sein de laquelle les institutions politiques n’étaient que la façade des intérêts privés ».
Cette croyance avait pour conséquence « la dualité de la morale bourgeoise, sa distinction entre vie publique et vie privée, [qui] était une concession à l’Etat-nation, qui avait désespérément essayé de maintenir les deux sphères séparées » . Ce qui présageait déjà de la fragilité originelle du « système des partis » et de la “démocratie parlementaire”.
Quand le régime politique est l’ancillaire du système économique
Le nationalisme exacerbé de la période, comme les fondements de tous les courants populistes et démagogiques –sans les réduire les uns aux autres- jusqu’à nos jours, ont ici un point commun dans cette distorsion du politique, non pas tant par l’entrée en lice des intérêts privés ou de classe, mais par l’adoption de ceux-ci comme principes de l’action politique. Les périodes de pérennité dans la vie politique nationale seraient dénoncées comme autant de forfaitures, masquant quelque autre réalité crasse ou intérêt financier, tandis que ses crises seraient interprétées comme la démonstration de la vérité des théories antiparlementaires, et in fine, antinationales.
Ainsi « vers la fin du siècle, l’effet produit par les scandales financiers des années 1870 [s’étant estompé] une ère de prospérité et de bien-être général, en Allemagne surtout, mit fin aux agitations prématurées des années 80 » , à l’antisémitisme politique et à la haine affichée de l’Etat-nation et, plus encore, de toute liberté constitutionnelle.
Ce qui prouve la dépendance dans laquelle se trouvait le régime politique vis-à-vis des réalités économiques. Les accalmies économiques devenaient les atouts d’un système politique qui aurait dû transcender largement les fluctuations toujours changeantes de la sphère de la production et de la consommation.
Socialisation des partis et aveuglement politique
La socialisation des partis, bourgeois comme ouvriers, allait participer d’un aveuglement, surprenant, après coup, par sa longévité, quant aux dangers imminents que courait la représentation du « système des partis ».
Le désenchantement des intellectuels trouve ici ses ferments, et « jusqu’à ce que tout se mît à tomber en miettes, la stabilité de structures politiques manifestement dépassées était un fait, et leur longévité impavide et obstinée semblait faire mentir ceux qui semblaient le sol trembler sous leurs pieds », même si elles donnaient l’impression de vivre « dans un monde de faux-semblants et que sa stabilité constituait le pire des mensonges » .
Arendt de mettre en cause, « les gouvernements, [qui] tous sans exception, savaient que leur pays étaient secrètement en train de se désintégrer, que le corps politique se détruisait de l’intérieur et qu’ils vivaient en sursis » , ayant donc intérêt à maintenir le plus longtemps possible ce sursis.
Attitude que l’on retrouve souvent, dans des conditions différentes et incommensurables mais tout de même, de nos jours. Ainsi en est-il peut-être de la dénégation des conséquences sur l’Etat-nation d’un projet global comme celui de la mondialisation, pourtant législativement approuvé et encouragé ou très concrètement, de l’entrée dans l’Union européenne d’un pays comme la France et de son originale République .
Bien loin de ces analyses ex post facto, notre auteur nous dit que les « vieux partis […], par le fait que l’assise de leur position au Parlement et leur confortable représentation au sein des services et des institutions de l’Etat les faisaient se sentir beaucoup plus proches des sources du pouvoir que des masses ; […] croyaient que l’Etat resterait à tout jamais le maître incontesté de tous les instruments de violence, et que l’armée, cette suprême institution de l’Etat-nation, resterait l’élément décisif dans toutes les crises intérieures. Aussi se sentaient-ils libres de ridiculiser les nombreuses formations para-militaires qui étaient apparues sans aide officielle » .
Est en cause ici la cécité des instances parlementaire, enfermées dans leurs idéologies, dans leur idée fixe des rapports de classes et de partis, face aux véritables conséquences de la mise en pratique d’une politique impérialiste.
Tandis que les élus de la bourgeoisie s’accrochaient à leur sursis, en cédant à un nationalisme parfois ridicule, « en termes marxistes, le phénomène nouveau d’une alliance entre foule et capital semblait tellement contre nature, si manifestement en désaccord avec la doctrine de la lutte des classes, que les réels dangers de l’ambition impérialiste –diviser l’humanité en une race de maîtres et une race d’esclaves, en nobles et en vilains, en hommes blancs et en peuples de couleur, autant de distinctions qui étaient en fait des tentatives pour unifier le peuple conçu comme une foule- passèrent inaperçus » . Même face à l’imminence de la Première Guerre mondiale « les socialistes en étaient encore à étudier les lois économiques de l’impérialisme ». Notre auteur de déplorer la « béatitude des socialistes [et] leur foi dans le prolétariat en tant que tel » .
« Dans une société où l’instance politique centrale reflète, sans atténuation ni distorsion [sic], le rapport de forces entre des intérêts opposés mais profondément unifiés chacun de leur côté, un risque majeur menace : l’affrontement violent » . Et beaucoup de sociologues verront la preuve de la capacité du système des partis à digérer la modernité sociale dans le fait qu’à « l’épreuve des armes », on préférera, « pour éviter le risque […] le compromis » .
Or, pour Arendt, cette prétendue résorption du social dans le politique n’a pas eu lieu, et « on accepte aujourd’hui bien souvent d’oublier qu’au moment de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, la majorité des pays européens avaient déjà adopté une certaine forme de dictature et éliminé le système des partis, et que cette transformation révolutionnaire du gouvernement s’était effectuée, dans la plupart des cas, sans insurrection révolutionnaire » .
b. l’autodestruction des partis : l’idéologie contre “l’intérêt bien compris”
La socialisation de tout le « système des partis », pas au sens de l’origine sociale des élus, mais en ce que ce système faisait entrer avec lui au Parlement son économie politique, sa philosophie politique, sa mentalité et ses attitudes, fragilisaient en réalité l’Etat. La condition d’appartenance à une classe à toute adhésion à un parti laissait des pans entiers de la population hors d’un Etat qui était devenu un Etat-nation et prétendait donc représenter l’ensemble de la population.
Tout était lié, et l’étude séparée des partis d’une part, de l’Etat de l’autre, des classes sociales ailleurs encore, pêche par manque de contextualisation, dirait un historien.
Ainsi pour Manin, « si les inventeurs de la représentation avaient considéré la pluralité comme un de ses caractères nécessaires, ils n’avaient cependant jamais imaginé qu’elle pût devenir le reflet d’un conflit social central et durable » . Or, Arendt, nous l’avons vu, soulignait que les questions politiques importantes – un fait politique pour elle est politique dans le sens où il peut devenir, dans une communauté humaine donnée, « une réalité tangible et un problème pour tous » - étaient à situer hors de la “représentation”.
En outre, s’agissant de la durée de vie de cette médiatisation des conflits, « on ne peut méditer, disait-elle, sur la surprenante rapidité du déclin du système des partis continental sans observer quelle courte vie eut cette institution dans son ensemble […] si bien que son règne comme institution incontestée de la politique nationale dura à peine quarante ans » .
Les partis idéologiques, d’hier et d’aujourd’hui, à la conquête du « monde »
Très tôt, la vie partisane n’était plus apte à comprendre les problèmes réels de la société et s’adonnait à des idéologies dont les prétentions violaient les frontières de l’Etat-nation, au sein duquel se joue pourtant le « consentement volontaire sur lequel il repose [et qui] ne s’obtient que très rarement » .
C’est l’entrée en politique des idéologies, bientôt revendiquée par des partis, jusque là fondées sur les “intérêts”, qui va bouleverser pour Arendt, tout le système. Plus que le socialisme, qui parvenait in fine, c’est-à-dire dans l’ordre des phénomènes politiques, à articuler bon an mal an l’universel et le particulier, l’internationalisme et le national, ce sont l’antisémitisme et l’impérialisme qui joueront la carte dangereuse du dépassement de l’Etat-nation.
Phénomène daté, pourrions-nous dire, si ce n’est qu’aujourd’hui, l’ultralibéralisme –plus que le socialisme-, le multiculturalisme absolu –relais de l’impérialisme, dans sa composante orientaliste- constituent deux exemples de modes de pensée qui inquiètent les communautés politiques occidentales contemporaines –peu importe le nom qu’on leur donne.
Mais revenons au problème de l’apparition de partis politiques prétendant œuvrer au-delà de l’Etat-nation, les premiers étant les partis antisémites. « Si petits qu’ils fussent, estime Arendt, ces premiers partis antisémites se distinguèrent immédiatement des autres partis. Ils proclamèrent qu’ils n’étaient pas un parti parmi d’autres mais un parti “au-dessus de tous les partis” » . S’attaquant à un pseudo problème supranational, ils « fondèrent une organisation supranationale de tous les groupements antisémites d’Europe, cela en contraste avec les slogans nationalistes courants et en opposition avec eux » . Cette velléité supranationale aura des conséquences très réelles, notamment dans le passage des partis aux mouvements totalitaires, puis à la conquête hitlérienne de l’Europe.
La haine de l’Etat-nation
Pour l’heure, le but réel de cet antisémitisme partisan était de détruire l’Etat-nation, parce que son déclin et les limites de sa capacité de « figuration du social » étaient clairement perçus, nous l’avons vu, mais aussi parce qu’on le dénonçait comme le protecteur des Juifs ou des ploutocrates. Si l’antisémitisme était un puissant média, il n’était au départ pas une fin en soi : « s’il ne s’était agi que d’éliminer les Juifs la proposition de Fritsch à l’un des premiers congrès antisémites de ne pas créer un nouveau parti mais plutôt de diffuser l’antisémitisme et de rendre ainsi tous les partis hostiles aux Juifs aurait eu des résultats beaucoup plus rapidement ».
Cependant, « cette proposition ne fut pas accueillie car déjà l’antisémitisme était un instrument destiné à liquider, non pas simplement les Juifs, mais aussi la structure politique de l’Etat-nation » . Les antisémites allaient justement investir les interstices laissés béants par le « système des partis », et, « pour s’emparer du pouvoir politique, [allaient] prendre part aux luttes sociales [prétendant] combattre les Juifs exactement comme les ouvriers combattaient la bourgeoisie » .
L’Affaire Dreyfus en France montra d’ailleurs bien comment les ennemis de la jeune République, l’armée et les jésuites notamment, s’attaquèrent à Dreyfus pour mieux combattre le régime. Ainsi, pour notre auteur, au-delà de France, les antisémites organisés « avaient ceci pour eux qu’en attaquant les Juifs, force secrète supposée à l’œuvre dans l’ombre des gouvernements, ils pouvaient attaquer ouvertement l’Etat lui-même » .
Les failles de l’intégration civique, exploitées par les partis antisémites
On peut faire comme si l’antisémitisme avait son histoire propre, autonome et exogène à l’histoire politique de l’Europe des Etats-nations constitutionnels et parlementaires, ce à quoi nous invite la fragmentation actuelle de l’histoire. Or, Arendt voyait dans ce phénomène le symptôme de l’incurie au moins partielle de l’Etat à faire face, via son fragile « système des partis », à la nation et à la société. Il était loin d’être une aberration dans le cadre politique du régime de la « légitimation philosophique du pluralisme » .
« En se disant “au-dessus de tous les esprits”, les partis antisémites annonçaient clairement leur ambition de représenter la nation tout entière, de s’assurer le monopole du pouvoir, de s’emparer de l’appareil d’Etat et de se substituer à l’Etat » et « il était également manifeste qu’ils revendiquaient le pouvoir étatique comme parti, de manière que leurs électeurs puissent dominer en fait la nation », mais, pour ce faire, ils « demeuraient organisés en tant que parti » .
Voilà leur véritable but : liquider « l’Etat-nation divisé à l’infini en classes et en partis » et, ipso facto, « l’Etat et le gouvernement [qui seuls] avaient prétendu être au-dessus de tous les partis, de toutes les classes, et représenter la nation dans son ensemble » , forts de leurs fonctionnaires, haïs et décrétés corrompus par les lambeaux de l’aristocratie déchue, par la grande bourgeoisie politiquement déclassée, par la petite-bourgeoisie et, nous l’avons vu, par la populace, rebut de la société de classes.
Comme ils s’attaquaient à des Juifs qui eux-mêmes étaient en passe de perdre toute leur influence, après le Second Empire, « moment où les Juifs français étaient à l’apogée de leur puissance, de leur prospérité et de leur influence » en France et au-delà, leurs arguments devaient en appeler à des thématiques internationales. Au-delà de leur vulgate et propagande réactionnaire, monarchiste, pseudo chrétienne ou ultra-nationaliste, et « tandis que les organisations socialistes internationales demeuraient passives et se désintéressaient de toutes les questions de politique étrangère (qui auraient pu précisément être la pierre de touche de leur internationalisme), les antisémites, au contraire, partaient des problèmes de politique étrangère et promettaient même une solution aux problèmes intérieurs sur une base supranationale » . D’où le lien avec le second mouvement qui prétendit balayer l’Etat-nation et sa représentation partisane, l’impérialisme.
Les partis impérialistes, leur pseudo internationalisme contre l’Etat-nation
Arendt trace un trait d’union entre partis antisémites et impérialistes, en ce que « dès le début, et dans tous les pays, les impérialistes déclarèrent bien haut et à qui voulait les entendre qu’ils se situaient “au-dessus des partis” » . Et qu’il se fût agi d’impérialisme mondial ou continental, qu’il eût fallu conquérir l’Afrique ou l’Europe orientale, le projet impérialiste consistait de toute façon de facto à outrepasser les limites « provinciales » de l’Etat-nation, comme le dira plus tard Hitler.
Pour notre auteur, il et clair que la dimension stable et limitée par ses frontières de toute communauté politique, et évidemment de l’Etat-nation, était là remise en cause. « Livrée à elle-même, toute structure politique, neuve ou ancienne, développe des forces stabilisatrices qui font obstacle à une transformation et à une expansion constantes. C’est pourquoi les corps politiques apparaissent comme des obstacles momentanés dans la mesure où ils participent du flux ininterrompu d’un pouvoir toujours croissant » .
Nous avions vu que la conquête de l’Etat par la nation mettait en rapport deux phénomènes radicalement divergents, tant le premier impliquait un marquage institutionnel et territorial clairement défini, alors que le second se faisait la prosopopée d’un peuple en marche, la “nation”, dans sa version politique, d’une société en expansion constante, dans sa déclinaison économique. C’est pour cela que l’Etat perdait sa place suprême, pour devenir, nous le verrons, le monopole d’une classe -les fonctionnaires et parlementaires- et des partis soucieux de sa défense.
En terme de représentation, les impérialistes se nourrirent de cet effritement du consensus sur l’Etat et « furent les seuls à parler au nom de la nation dans son ensemble » , contempteurs radicaux « des institutions nationales et des partis nationalistes » .
D’où d’ailleurs l’idée proprement contemporaine, l’une des victoires peut-être les plus pérennes de l’impérialisme et du colonialisme, qui veut que l’Etat occidental –la République en France- soit essentiellement, intrinsèquement et perpétuellement impérialiste et colonial. Or, les partis impérialistes détestaient l’Etat-nation, et l’histoire des Empires anglais, allemands et français est émaillée des conflits entre les institutions nationales métropolitaines et les administrateurs coloniaux.
Les partis impérialistes, hérauts des exclus de la représentation parlementaire et d’un unanimisme total
Au niveau de la société, les partis impérialistes s’étaient faits les hérauts de « la foule » , rebut de la société inachevée de classes, évoquée plus haut.
Les partis antisémites, ayant abandonné les “intérêts” comme motif de leur action pour les lubies des idéologies, c’est la politique extérieure qui les mobilisait.
Arendt estimait que « l’indifférence méprisante des politiciens impérialistes à l’égard des questions intérieures était partout évidente, particulièrement en Angleterre ». Tant et si bien que « le système bipartite dégénéra en système des Front Benches, ce qui aboutit à une “diminution du pouvoir de l’opposition” au Parlement et à une augmentation du “pouvoir du Cabinet au détriment de la Chambre des Communes” » . L’équilibre des pouvoirs et la répartition constitutionnelle ou fondamentale des tâches se voyait remise en question.
Le primat accordé dans la vulgate et la pratique impérialistes à l’exécutif, au détriment des organes collégiales ou pluralistes, signifiait que les partis et leaders impérialistes prétendaient à « une politique dépassant la guerre des partis et des intérêts individuels, et les acteurs en étaient des hommes qui affirmaient parler au nom de la nation tout entière » .
Une fois de plus, il s’agissait d’opposer au pluralisme de l’Etat-nation un unanimisme prétendument national.
Et Arendt de s’interroger : « Comment un tel langage n’aurait-il pas séduit et abusé ceux qui précisément conservaient encore une étincelle d’idéalisme politique ? La clameur unitaire ressemblait exactement aux cris de bataille qui, de tout temps, avaient conduit les peuples à la guerre ; et pourtant, personne ne sut déceler dans ce recours universel et permanent à l’unité le germe d’une guerre universelle et permanente » .
Dans tous les cas, l’Etat n’était plus qu’un moyen pour le triomphe de l’idéologie, à détruire une fois le but atteint –la fusion retrouvée de la nation, l’expansion libérée de la “nation” par la conquête.
La déchéance de l’Etat au rang de parti parmi les partis
Et, par rapport à la question de la “représentation”, l’Etat, attaqué de toutes parts, en était venu à déchoir au statut de parti parmi les autres partis.
Au moins au niveau théorique, et non sans un certain réalisme quant aux évolutions économiques, le socialisme partisan affichait « ce sentiment [que l’organisation de l’Europe en nations était dépassée parce qu’elle ne répondait plus aux nouvelles nécessités économiques] », ce qui « avait puissamment contribué à l’organisation internationale du socialisme et en avait été renforcé en retour. L’idée que des intérêts identiques existaient à travers toute l’Europe se répandait dans les masses » . Partis antisémites, et impérialistes, « se plaçaient au-dessus des partis en vue de s’identifier à l’Etat-nation, les mouvements annexionnistes [attaquant] ces mêmes partis en tant qu’éléments d’un système global qui incluait l’Etat-nation ; ils n’étaient pas tant “au-dessus des partis” qu’“au-dessus de l’Etat”, au nom d’une identification avec directe avec le peuple » , quand le socialisme théorique s’arc-boutait sur l’existence d’un peuple universel, et universellement exploité.
L“’idéologisation des esprits”, le fait que l’on ne pouvait pas ne pas prendre au sérieux les nouveaux partis antinationaux, firent que les défenseurs eux-mêmes de l’Etat, dangereusement naïfs, en étaient venus à s’identifier à lui, quitte à ce que la médiation spécifique de l’Etat avec la nation passe à la trappe. Au risque aussi que la fin de l’Etat signifie leur propre fin.
« Les dernières années de la République de Weimar montrèrent combien les Juifs avaient confiance en l’Etat, et quelle était leur profonde ignorance de la situation réelle de l’Europe. […] Ils s’essayèrent pour une fois à la politique [et] fondèrent un parti bourgeois qu’ils appelèrent “parti de l’Etat” (Staatspartei), ce qui était déjà une contradiction dans les termes. Ils étaient si naïvement convaincus que leur “parti”, qui était censé les représenter dans les luttes politiques et sociales, devait se confondre avec l’Etat lui-même, qu’ils ne se posèrent même pas la question des relations entre le parti et l’Etat » .
Comme souvent, un groupe, pour se défendre, reprend les arguments de ses adversaires, phénomène récurrent, que l’on pense à la très française et polysémique “lepénisation” des esprits, dont les conséquences, si elles sont évidentes dans le camp de la droite, sont plus subtiles dans une certaine gauche violemment antiraciste, qui prend au mot les affirmations de Le Pen et croit véritablement que tout l’échiquier politique classique partage ces idées, même inconsciemment.
Si l’on revient aux dernières années du « système des partis » préhitlérien, elles illustrent emblématiquement l’inconsistance de ces mêmes partis, et surtout le fait qu’ils avaient abandonné le principe de la représentation d’“intérêts” qu’ils ne comprenaient de toute façon plus, pour céder à la naïve tentative de l’identification à l’Etat, signant par là leur arrêt de mort. Aussi grave, ils empruntaient à leurs ennemis les méthodes qui allaient les réduire a quia : « les partis développèrent de plus en plus de psychologie et d’idéologie dans leur propagande, de plus en plus d’apologie et de nostalgie dans leur approche politique » .
Laissons Arendt décrire ces derniers instants : « Alors qu’il allait de soi que les deux mouvements, qui se tenaient à l’extérieur d’un système parlementaire qu’ils combattaient de deux bords opposés, comptaient présenter leurs candidats respectifs (Hitler pour les nazis, Thälman pour les communistes), il fut assez surprenant de voir tous les autres partis soudain capables de se mettre d’accord sur un même candidat. Que ce candidat ne fût autre que le vieil Hindenburg, lequel jouissait de la popularité sans pareille qui, depuis l’époque de Mac-Mahon, est l’apanage du général en retraite, n’était pas simplement dérisoire ; cela montrait à quel point les vieux partis s’acharnaient exclusivement à identifier à l’Etat du bon vieux temps […] ; à quel point, en d’autres termes, ils avaient d’ores et déjà abandonné le système des partis lui-même » .
La mort concomitante de l’Etat-nation et du système des partis
Or, l’Etat-nation privé de sa nation, en butte à des partis politiques dont le rôle était précisément d’assurer la “médiation” entre l’Etat et la société nationale, l’Etat tout nu, dont l’armée même ne lui serait d’aucun secours, était déjà condamné à mort.
S’en remettre à ce cadavre d’autorité, c’était mécomprendre le fait que « l’exclusion des masses du gouvernement [avait marqué] le début de leur haine et de leur mépris pour le Parlement » et que « depuis la fin du siècle dernier, la réputation de ces Parlements et de ces partis constitutionnels n’a pas cessé de décliner ; aux yeux du grand public, ce ne sont que d’inutiles et coûteuses institutions » .
Les vieux partis, avec Hindenburg se présentaient comme les garants du statu quo, « et, nous dit Arendt, en 1932, cela voulait dire chômage pour près de la moitié de la population allemande » ! On comprend d’autant mieux que « les précurseurs du totalitarisme […] pouvaient par conséquent tirer parti de la profonde haine populaire pour ces institutions qui étaient censées représenter le peuple » .
Le « système des partis » avait perdu son seul garant constitutionnel, l’Etat, lequel « “n’était plus au-dessus des classes mais entre elles” » , à peine mieux considéré qu’un parti, décidément partisan et profondément antinational.
La “nation” n’avait pas seulement conquis l’Etat, elle devait, selon les mouvements totalitaires, le détruire. Car, loin d’être le représentant du peuple, comme il y prétend pourtant, « l’“Etat totalitaire” n’a d’un Etat que l’apparence, et le mouvement ne s’identifie même plus véritablement aux besoins du peuple » , mais à l’idéologie qui le sous-tend et le motive. Et l’on sait que le nazisme impliquait aussi la destruction d’abord de la part maligne du peuple allemand lui-même, puis, à la fin de la guerre, la préférence accordée à la destruction de toute l’Allemagne plutôt qu’une compromission avec les Alliés.
Avant de poursuivre, l’on notera ici que Arendt donnait sa préférence au système anglo-saxon bipartite, par rapport au système continental mulitpartite. En effet, si les fascismes et ses caricatures, si le nazisme fleuriront sur le continent, il n’était pas fortuit que l’Angleterre et les Etats-Unis en soient prémunis. Pour ce qui est de l’Angleterre, sous la houlette d’un monarque inamovible, aucun parti n’aurait pu s’identifier à l’Etat ou prétendre le détruire. Cela parce « comme les deux partis sont conçus et organisés en fonction d’une alternance gouvernementale », « étant donné que le gouvernement de chacun des parti est limité dans le temps, le parti de l’opposition exerce un contrôle dont l’efficacité est renforcée par sa certitude d’être le gouvernement de demain » .
Ce qui voulait dire qu’aucun parti, au sein du système bipartite bien entendu, ne pouvait se plaindre d’être exclu de la potentialité de gouverner, et à ce titre, prétendre “figurer” les foules exclues du système des classes défendu par un Etat discriminatoire. L“inachèvement de la médiation” partisane, comme son lien trop fort avec le système des classes, où leur souci de s’arc-bouter sur des idéologies grotesques, sur le continent, était donc ici tempéré par ce système aboutissant de toute façon à la prise de responsabilités gouvernementales au moment de l’imminente alternance.
En France, jusqu’à récemment, et selon la Constitution de 1958, c’est le président de la République, en tant que président de tous les Français, qui était censé incarné la stabilité et la continuité du régime politique, au-dessus du parti, incarnant l’Etat républicain.
Cependant, l’avènement de la “société de masse” allait transformer après la Seconde Guerre mondiale, l’ensemble des partis politiques, et particulièrement les partis anglo-saxons, du fait même, paradoxalement, qu’ils étaient moins prompts à s’attacher à des slogans humanistes, progressistes etc., mais bien plus pragmatiques. Ce qui dans les conditions du monde contemporain, n’était pas sans un risque d’éloignement des principes mêmes du politique, au nom d’une efficacité sociétale démultipliée.
c. la “sociétalisation”, la professionnalisation, la bureaucratisation et la technicisation des partis : la technique du social contre l’action politique
Un événement politique majeur, selon Arendt, emboîte le pas au déclin du vieil Etat-nation et de la société divisée en classes sur laquelle il s’arc-boutait, c’est celui de l’avènement de « la société de masse [qui] advient clairement quand “la masse de la population se trouve incorporée à la société” » .
Alors que les vieux partis politiques avaient dû compter avec une nouvelle « culture de masse », leurs héritiers du second XXe siècle, devront s’accommoder d’une véritable société de masse. Notre auteur de pousser jusqu’au rapprochement improbable entre l’ère prétotalitaire et l’ère libérale dans lesquelles elle avait dû se frayer un chemin, estimant que « force est bien de constater que, dans les démocraties de masse, en l’absence de toute terreur, et pour ainsi dire de manière spontanée, se manifeste une impuissance similaire des hommes, tandis que prend également place un retournement tout aussi durable du processus de consommation et d’oubli » .
Quel type d’espace public pouvait s’y développer ? Et quel type de “représentation” se mettrait alors en place ? En fait, Arendt considérait que cette nouvelle forme de communauté était grosse de moult dangers et que le politique s’y perdrait petit à petit, l’économisme y prévalant suprêmement.
Le politique pris au piège de l’économie de la société de masse de consommation
Le déclin du politique, fragile héritage de la polis grecque, en tant qu’elle « devait être fondée pour assurer un séjour aux grandes actions et aux grandes paroles humaines » et impliquer à terme « une participation aux affaires publiques, l’admission dans le domaine public » , était concomitant de l’avènement de la société, puis de la société de masse, laquelle met au centre de ses préoccupations, ce que Arendt appelle « l’organisation publique du processus vital » . Dans cette société, « l’impulsion à travailler pour-pouvoir-se-maintenir-en-vie [qui] nous contraint à travailler tout comme il nous oblige à manger » est devenue, déplorait-elle, l’alpha et l’omega de toute la vie humaine et de toute organisation politique conséquente.
Tous les liens qu’Arendt avait établis entre ce que l’on a appelé “l’inachèvement de la médiation des partis”, les insuffisances du régime de la représentation et l’effondrement d’un « système des partis » par trop fondé sur le système fragile des classes, semblaient avoir été oubliés.
Aussi déplorait-elle le fait que « si les puissances extra-européennes du monde entier, à qui il a fallu six ans pour vaincre l’Allemagne hitlérienne, avaient saisi ces éléments [dont la cristallisation a abouti au totalitarisme], elles n’eussent pas favorisé le rétablissement complet du statu quo en Europe –avec les anciens systèmes politiques des classes et des partis qui continuent, comme s’il ne s’était rien passé, à se désintégrer et à préparer le terrain pour des mouvements totalitaires » . Pourtant, c’est bien d’une reconfiguration du « système des partis » et d’un précaire maintien de l’Etat-nation qu’il s’agit après-guerre. La “représentation” suivrait une évolution marquée par la professionnalisation, la bureaucratisation et enfin la sociétalisation des partis politiques.
Bien que la politique soit pour Arendt en complète opposition avec les exigences vitales de la société, « on vit apparaître, comme l’avait analysé Weber, une nouvelle sorte d’“hommes politiques professionnels” », ce qui faisait encore dépendre plus les affaires communes d’« un aspect extrêmement important de l’homme politique, à savoir l’aspect économique » .
La montée en puissance des professionnels de la politique et des machine bureaucratiques partisanes
Les linéaments d’une “classe politique”, vivant économiquement de son activité, étaient déjà apparus avant l’effondrement effectif des classes et des partis, avant leur destruction physique lors de la mise en pratique des politiques totalitaires.
Ceux qui allaient en effet disparaître dans la période prétotalitaire, nous l’avons vu, étaient le fruit d’une scission à l’intérieur de chaque classe, mais ils étaient aussi le produit d’une séparation d’avec la société dans son ensemble. Un des paradoxes des Etats-nations, en cela héritiers de l’Etat, était en effet d’avoir « créé une administration en tant que corps permanent de fonctionnaires remplissant leur rôle sans tenir compte des intérêts de classe ni des changements de gouvernement ; ils s’appuyaient sur eux. Leur honneur et leur amour-propre professionnels –surtout en Angleterre et en Allemagne- venaient de ce qu’ils étaient les serviteurs de la nation en tant que telle. Seul le groupe avait directement intérêt à soutenir la revendication fondamentale de l’Etat à l’indépendance vis-à-vis des classes et des factions » .
Cette classe politico-publique sera, nous l’avons vu, l’objet de vives attaques dont la force résidait dans le fait sociologique qu’une grande part de la société, non seulement n’entrait évidemment pas au Parlement, ce qui est plutôt le problème de la démocratie directe, mais surtout n’était pas représentée.
Ainsi, estime Arendt, « les mouvements totalitaires [feraient] apparaître ce qu’aucun autre organe de l’opinion publique n’avait jamais pu montrer : le régime démocratique avait reposé autant sur l’approbation et la tolérance silencieuses des couches indifférentes et indistinctes de la population, que sur les institutions et les organisations distinctes et visibles du pays » .
Pourtant, la professionnalisation sera un fait acquis et approfondi après la Seconde Guerre mondiale. Tant et si bien, que, à terme, l’engagement gratuit au nom de “l’esprit public” cèdera sous la réalité ultime de la société de masse où « même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société [de masse], pour considérer ce qu’ils font […] comme des moyens de gagner leur vie » .
Problème rémanent des régimes représentatifs contemporains, en ce que l’on ne saurait sans difficultés cumuler plusieurs emplois, en ce que le fait même d’être employé impose des contraintes et des craintes quant à la possibilité de perdre son emploi, une surenchère éventuelle pour ne pas le perdre, sans évoquer l’éternel débat sur les appointements des hommes politiques, quand on ne les considère plus que comme des travailleurs comme des autres.
L’introduction de la rationalité économique dans la raison politique devrait en outre obliger les responsables politiques, et les partis dont ils sont issus, à une efficacité toujours accrue.
Ce qui impliquait la construction de machines partitiques efficaces, financièrement autonomes, assurant des frais de campagne, reposant au fil des années la question de leur financement.
Après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’on assistait selon Arendt, à « la transformation du système politique en administration, ou des républiques en bureaucraties, et [à] la désastreuse réduction du champ de l’action publique dont elle s’accompagne », les partis devenaient de plus en plus autonomes, notamment des Parlements, au risque de participer de la bureaucratisation de l’espace public, « fortement accéléré[e] avec l’avènement des partis » .
La montée en puissance des partis politiques, leur autonomisation, la professionnalisation de leurs leaders, et surtout le fait qu’ils prenaient de l’ascendant sur le Parlement lui-même, décidant en amont des positions que chacun de leurs membres élus prendraient au moment du vote, réservant leurs débats à l’intérieur même de la structure partisane étaient des phénomènes inquiétants.
Les partis contre le Parlement et le peuple : l’exemple de la guerre du Vietnam
Manin, pour sa part, souligne dans ce sens que « les séances plénières du Parlement ne sont plus le lieu de la discussion délibérative », « que les députés ne votent pas en fonction des arguments effectivement échangés en séance, au cours de la discussion parlementaire, mais en fonction d’une décision prise à l’extérieur du Parlement » .
Pour cet auteur, le poids pris en conséquence par l’exécutif sur l’assemblée législative, la personnalisation de la représentation et l’accroissement interne du parti politique ne devraient cependant pas nous inquiéter, ne reflétant qu’une évolution de tout le système, et même peut-être un retour aux assomptions originelles du gouvernement représentatif.
Pour Arendt, cependant, une telle évolution pouvait montrer ses failles dans les moments où les décisions d’un parti politique s’inscrivaient en force contre toute velléité populaire, “démocratique”, pourrions-nous dire, sans que l’Assemblée ou les manifestants n’y pussent rien.
Ainsi pendant la guerre du Vietnam, le « mécontentement populaire provoqué par les aventures impérialistes », et le « lien entre l’opposition au Sénat et celle qui se manifestait dans la rue » devaient s’affronter à « la machine bureaucratique du parti [qui] parvint à écraser ce pouvoir, en préférant, contrairement à toutes les traditions, gâcher ses chances électorales par la désignation d’un candidat impopulaire, mais qui était l’un de ses apparatchiks » . Dans ce cas de figure, l’anodin déplacement du débat et du pluralisme, du Parlement vers le parti, signalé par Manin, prenait les allures pour Arendt, d’un véritable déni du politique.
Dans un contexte libéral, notre auteur constatait, peut-être sentencieusement, que « l’énorme machinerie politique des partis a réussi, un peu partout, à étouffer la voix des citoyens, même dans les pays où la liberté de parole et d’association demeure encore intacte ». La bureaucratisation ajoutée à la professionnalisation faisait qu’« en Occident, les rebelles vivent dans des conditions où ces libertés ne sont plus susceptibles d’ouvrir la voie à une action qui permette le plein exercice de la liberté » .
« Les caractéristiques principales du parti moderne –structure autocratique, oligarchique, absence de démocratie et de liberté interne, tendance à devenir “totalitaire”, prétention à l’infaillibilité- » , semblaient dangereusement affines de celles de la bureaucratie, où règne l’anonymat, le primat de décisions prises en petits comités, relayées en chaîne et appliquées souvent sans débat préalable, où les structures hiérarchiques font que tout le monde et personne n’est responsable. Le « système des partis », pourtant fondé sur le principe de la “représentation”, paraissait être « sur le point de résigner jusqu’à sa fonction représentative au profit des lourds appareils des partis qui représentent non l’ensemble de leurs membres mais leurs rouages administratifs » .
Il faut cependant bien comprendre que Arendt ne se livrait pas en priorité à une critique du défaut de démocratie interne aux partis, critique que la sociologie politique a abondamment produite, mais qu’elle se posait toujours la question du nouvel agencement entre Etat, politique, société, économie, comme elle s’était penchée sur les rapports entre Etat et nation.
La représentation mathématique du peuple : statistiques, sondages, communication etc.
Des professionnels et bureaucrates de la politique n’avaient plus comme tâche de seulement “représenter” des intérêts pu des pseudo-idéologies au Parlement, mais bien plus de relayer leurs investigations “scientifiques”, légitimant désormais leur professionnalisme et conditionnant pour part leur évolution sur les listes électorales comme dans la division du travail au sein du parti.
Si la “représentation” a toujours cours, son enjeu n’est plus la nation divisée en classes, mais la société envisagée comme un tout. D’où peut-être d’ailleurs ce fait noté par Manin, qu’au moment où l’espace de participation politique semble se rétrécir, « l’ampleur de la tâche des gouvernants s’est considérablement accrue » .
L’Etat-nation-Providence de l’après-guerre supposait effectivement que les élus du peuple se penchassent sur tous les domaines de la vie sociale. Pour Arendt, cela signifiait que « le politique a été considéré, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique, comme un moyen d’assurer la satisfaction des besoins vitaux de la société et la libre productivité du développement social » .
Ce qui disjoignait fortement la représentation de toute idée de participation. Une société sans classes en lutte, socialement apaisée ou réprimée, dans laquelle du moins les conflits ne sont plus médiatisés, n’avait plus besoin d’une “représentation de la nation”, mais bien plutôt d’une “image” de la société considérée comme un tout.
Les partis avaient déjà cédé avant-guerre devant le fait que « par rapport à tous les autres partis et mouvements, [la] caractéristique la plus apparente [des mouvements totalitaires] est leur exigence d’une loyauté totale, illimitée, inconditionnelle et inaltérable, de la part de l’individu qui en est membre » . L’engagement intéressé, au nom d’intérêts sociaux bien compris n’avait alors plus aucune consistance puisque la société organisée par le totalitarisme est une et fusionnelle, toutes les appartenances intermédiaires devant être éradiquées. Duverger, de rappeler qu’« en 1910 déjà, Roberto Michels notait les progrès de l’obéissance des partisans, en analysant la structure des partis socialistes et spécialement de la social-démocratie allemande », ainsi que le fait « que la docilité mécanique a fait place à la docilité psychologique et que l’endoctrinement est devenu l’une des bases fondamentales de la discipline » .
Malheureusement, dans un contexte libéral et non autoritaire, après 1945, une fois “l’orage passé”, l’usage des sciences sociales, pourtant compromises selon Arendt dans les politiques totalitaires, sera reconduit et démultiplié , dans le cadre d’une société perçue comme un tout mathématique.
L’ancienne « figuration du social » qu’avaient incarnée les partis était dépassée par un nouveau souci, celui d’appréhender psychologiquement, scientifiquement et techniquement la société dans son ensemble, au moment où celle-ci ne pourrait plus se représenter clairement comme un ensemble divisé en multiples intérêts devant cohabiter et viser un compromis.
D’où la dégradation des affaires publiques en relations de publicité découlant de la nouvelle fonction des partis politiques, capter les besoins de la société de masse –qu’ils soient matériels ou culturels, peu importe, c’est le fait qu’ils soient considérés en tant que besoins, paradigme central de toute société de consommation.
La politique sociétale : relations publiques, publicité, besoins, images, manipulations, opinion publique…
A la professionnalisation, à la bureaucratisation, il faut ajouter donc la sociétalisation des partis politiques et, en conséquence, dans une société hautement technicisée, leur technicisation. « Une nouvelle élite de spécialistes de la communication, nous dit Manin, prend la place des militants et des hommes d’appareil [ :] la démocratie du public est le règne de l’expert en communication » .
Le problème étant que pour Arendt la qualité de « démocratie du public » ne s’appliquerait guère aux masses de la société, dont la caractéristique est le conformisme, propre à l’économie et le défaut de pluralité, propre au politique. Dans ces conditions, « les relations publiques ne sont qu’une variété de la publicité ; elles proviennent donc de la société de consommation, avec son appétit immodéré de produits divers à distribuer par l’intermédiaire d’une économie de marché » .
L’adoption par le champ politique et notamment par les partis, lors des campagnes électorales, de la publicité comme moyen de vente dans le système de production fordiste, donnait donc naissance au « spécialiste de relations publiques » qui « se préoccupe simplement d’opinions et de “bonne volonté”, des bonnes dispositions de l’acheteur, c’est-à-dire de données dont la réalité concrète est presque nulle » .
Dans ces conditions, l’“intérêt” que représentaient les partis, et qui avait tout de même un fondement rationnel, était remplacé par le besoin, dont le ressort est plus psychologique, quand il n’est pas tout simplement biologique.
C’est pour cela que « la prémisse psychologique de la possibilité de manipuler les hommes, selon Arendt, est devenue l’un des principaux produits en vente sur le marché de l’opinion, l’opinion publique ou celle des spécialistes » .
La médiatisation des psychés devenant « une bataille dont l’enjeu est “l’esprit des gens” –voilà bien quelque chose de nouveau dans cet immense amas de folies humaines enregistrées par l’histoire » , s’exclamait notre auteur. Toutes inquiétudes que relativise Manin, estimant que si « c’est la métaphore économique qui s’est imposée » dans le champ électoral, « la métaphore de la demande est beaucoup moins adéquate pour décrire l’électorat » . (Mais alors à quoi servent tout l’arsenal sondagier et sa foultitude d’enquêtes sociétales, sinon à créer, même si ce n’est qu’une illusion, une demande politique ?). Du coup, ces nouvelles croyances et missions assignées aux responsables politiques produiraient « des dirigeants élus –qui [par ce qu’ils] doivent tant, ou sont persuadés qu’ils doivent tant, aux animateurs de la campagne électorale –croient en la toute-puissance de la manipulation sur l’esprit des hommes et pensent qu’elle peut permettre de dominer réellement le monde » .
Quoi qu’il en soit, ce n’est plus l’inachèvement de la “médiation des partis”, ce n’est pas non plus par faute d’un écran idéologique que les partis se trouvent désormais dans une situation si critique pour Arendt, mais bien plutôt parce qu’ils s’identifient désormais complètement, sans la distance, ni le temps de la réflexion et de l’élaboratio