Comment aménager le capitalisme financier non pas à la marge, mais en profondeur ?

 

 

Le capitalisme financier est aujourd'hui quant à son résultat synonyme de chaos, de crise, de répercussions graves et incontrôlables dans l'économie réelle et ce dans un périmètre mondial où tout inter agit. Remis en cause dans son concept pur (non interventionnisme) par ses propres défenseurs qui mettent en avant le rôle et l'intervention de l'Etat, le socialisme se situe à un tournant historique, où il a un rôle à jouer voire un devoir. Et ce rôle va bien au-delà d'un aménagement à la marge. C'est la refonte du capitalisme financier conjugué à un rôle pro-actif au cœur même du système où il doit être législateur, régulateur et surtout acteur.

 
 

L'échec de la main invisible

 

La main invisible au pouvoir dans le capitalisme financier vient de signer son échec par une crise globale en cascade bloquant le capitalisme lui-même, qui se répercute sur l'économie et le social :

  • Circulation des liquidités bloquée dans la sphère financière car les modèles ultra sophistiqués censés couvrir le risque sont en réalité fantaisistes, les produits dérivés pourtant bien évalués par les agences de notation ne trouvent plus preneurs.. c'est la crise de confiance des acteurs qui ont perdu confiance en eux-mêmes.
  • Asphyxie de la sphère de l'économie réelle : transfert de la spéculation sur les actifs financiers et immobiliers aux matières premières (valeurs refuges, spéculation sur les contrats à terme de matières premières achetés massivement comme placements par les fonds d'investissement), et restriction des circuits du crédit d'où un accès au financement très difficile dans les mois à venir pour les ménages et les PME.
  • Crise sociale : hausse vertigineuse du prix des denrées alimentaires, inflation des prix de l'énergie et des denrées alimentaires décorrélée de l'inflation sous-jacente (salaires… car restriction de l'offre de liquidités, pression de la compétitivité internationale et absence d'une politique de la demande), couplée à la hausse des années précédentes du prix de l'immobilier générant un appauvrissement général de la population, une paupérisation des plus faibles et des émeutes de la faim.
 

Enfin le capitalisme financier se retrouve "pris en main" par les fonds souverains avec un déplacement du centre de gravité décisionnel incertain et invisible, du moins pour l'instant…

 
 

Dans un contexte de redéfinition du capitalisme financier

 

Le capitalisme financier se dessine aujourd'hui dans le cadre du nouveau Bretton Woods qui lui-même est en train de s'achever avec la crise actuelle. On peut le définir autour de 3 axes :

  • La mondialisation : avec une courroie de transmission d'une sphère financière à une autre rapide et effective, et donc un impact certain sur les enjeux financiers (contamination des subprimes), géo-politiques (Chine, Dubaï…), l'économie (crise alimentaire) avec un rôle éminent joué par les pays émergents (moteurs de la croissance mondiale, jugulant toute hausse des salaires….)
  • Une richesse de plus en plus immatérielle : les produits et denrées demeurent, mais la richesse se définit en terme d'innovation, de richesse intellectuelle (brevets, technologie de l'information, recherche appliquée), expertise dans la production de technologies financières et se chiffre par l'offre et la demande qui transitent par l'évaluation de produits financiers complexes. Par exemple la chute des prix de l'immobilier résulte de l'effondrement du marché des CDO, la hausse violente des prix des denrées alimentaires de la flambée des contrats sur le CBOT.
  • Des modes de production et de régulation à 3 niveaux : circuits financiers qui produisent ou détruisent de la richesse, industries qui produisent des biens, et prestations de services ou intellectuelles, sachant que le 1er niveau est en amont d'où l'importance de le maîtriser et le contrôler mais avant tout de lui donner un objectif clair et accepté de tous. Quant à la répartition de la richesse, les modes de production fonctionnent sur le critère uniquement financier de la valeur (valorisation du capital / actionnariat ou ROE) d'où une progression très forte du ratio rémunération du Capital sur rémunération du travail dans un modèle qui se développe sur l'écrasement financier et humain de la main d'œuvre quand celle –ci a encore le bonheur d'être employée!
 
 

Où s'exerce un interventionnisme invisible

 

Devant l'échec de la main invisible dans un contexte de mondialisation, les principaux intéressés du capitalisme financier ne restent pas sans réagir! Ils souhaitent "sauver leur peau" s'organisent donc un second niveau de mutualisation, qui se traduit par une intervention invisible pour le commun, mais qui en revanche impacte le commun sans qu'on lui demande son avis!

 

La globalisation de la crise a été provoquée par un premier niveau de mutualisation : la mutualisation des risques, notamment immobiliers, dans le monde entier. Les banques américaines ont revendu tout ou partie de leurs créances à travers des conduits spécialisés à l'ensemble des acteurs du marché financier. Victime de ce phénomène de mutualisation, le système financier est paradoxalement en train d'être sauvé par un autre processus de mutualisation, celui qui consiste à faire porter par l'Etat, donc in fine par chaque citoyen, une partie du fardeau qui accable les institutions financières, comme l'illustrent les sauvetages de Northern Rock au Royaume Uni, d'IKB en Allemagne ou de Bear Stearns par la Fed, d'où une reprise des marchés qui ne s'y trompent pas… C'est "l'assistanat public" de la Fed à JP Morgan Chase pour une banque d'affaires qui n'accueille pas les dépôts publics et a pris des paris risqués. Quant au Congrès américain il apporte un soutien sans faille à une politique de relance keynésienne alors que le gouvernement acquis "aux solutions de  marché" multiplie les interventions pour soulager les débiteurs les plus exposés. Aucun acteur ne laissera tomber un acteur quoiqu'il en coûte, et justement la vraie question est : quel sera le prix de cette intervention? Car qui le paiera, on le sait déjà, l'Etat, c'est-à-dire le contribuable, qui le paie déjà lourdement par la baisse de son pouvoir d'achat, et va le payer encore plus lourdement à un second niveau (le sauvetage du système).

 

Le fonctionnement actuel du capitalisme financier est simple : lorsque les marchés sont prospères ses acteurs en tirent les profits en dénonçant tout interventionnisme de l'Etat, et le pouvoir d'achat des citoyens baisse (bulle immobilière…), quand les marchés sont en crise, ses acteurs requiert les interventions de l'Etat et les citoyens paient les conséquences de la crise du capitalisme financier et sa réparation. Personne n'a été consulté sur ce modèle de société, on pourrait facilement dire : où est la démocratie?

 
 

Qui doit céder la place à une intervention choisie, juste et globale.

 

Puisque l'intervention de l'Etat et la réforme du capitalisme sont à la mode : action concertée des banques centrales (injection massives de liquidités, rachat des titres dévalués contre emprunt à long terme), création de sociétés de "defeasance" prises en charge indirectement par l'Etat pour isoler les actifs dévalués qui plombent le bilan des institutions financières, volonté de restructurer le système par le contrôle et la transparence (vœu pieux déjà exprimé de longue date), le socialisme a non seulement un rôle à y jouer mais le devoir de rendre cet interventionnisme visible, mais surtout voulu. Il ne s'agit pas de réformer le capitalisme financier à la marge pour qu'il redémarre sur des bases saines, et reparte sur la même lancée, réparé par les uns, profitant à d'autres sans but et sans logique si ce n'est l'intérêt de ses propres acteurs. Le socialisme se doit dans une période telle, grave mais de par sa gravité offrant une opportunité historique d'opérer une véritable réforme de fond, de prendre des décisions reflétant la volonté de tous, dans l'intérêt de tous, avec les gens et pour les gens. Cette réforme doit en tout premier lieu fixer un objectif clair et démocratiquement défini au capitalisme financier, et ensuite définir les moyens de mettre en place une production de la richesse qui soit juste et globale.

 

Objectif : Humain, redéfinition de la notion de création de valeur.

Assigner comme objectif du capitalisme financier d'être au service d'un projet de société centré sur l'humain, dans ce cadre la valeur est mesurée d'après les critères suivants : le ROE classique, la qualité de la politique d’embauche (1er emploi, diversité, parité, CDI), la progression des salaires, l’évolution des carrières, la formation continue et les partenariats avec l’université, la qualité des relations sociales, la démarche environnementale, l'impact de l'activité et de son développement sur le tissu économique et urbain. Ces critères peuvent et doivent être d’autant mieux respectés que les entreprises sont rentables et positionnées dans des domaines à forte valeur ajoutée.

 

Mode de production : régulation / équilibre mondial / Etat acteur

  • Le financier se situe en amont des modes de production, il doit être donc être régulé et transparent, cela passe nécessairement par une réforme structurelle du système bancaire et une réflexion avec les acteurs internationaux sur les modes d'exercice de la spéculation.
  • Des négociations internationales pour :
    • Redéfinir l'équilibre Nord/Sud
    • Articuler le post "new Bretton Woods" où le rôle majeur sera joué par les pays émergents (qui rééquilibrent leurs investissements en n'investissant plus massivement dans la dette américaine en raison de sa baisse de valeur et de la décorrélation de leur économie, d'où un réajustement de l'économie américaine amenée à modérer son niveau d'endettement et à l'apparition d'investissements significatifs dans l'économie européenne, notamment les projets innovants européens, peut être une opportunité…) : nécessité de mettre en place des coopérations entre pays européens au niveau industriel, recherche, qui peut ensuite permettre une régulation du marché du travail (à l'origine de la pression à la baisse sur les salaires).
  • L'Etat doit devenir un acteur dans les 2 sens :
    • Investir dans des projets à fort potentiel de retour sur investissement: innovation, sociétés en développement répondant également aux nouveaux critères de création de valeur. Il s'agit pour l'Etat de profiter des fruits du capitalisme financier, pour dans un premier temps orienter son développement dans le sens voulu et dans un second temps bénéficier de la production de la richesse qui pourra être redistribuée.
    • Création d'un fond souverain français et création de fonds "private equity" régionaux permettant d'actionner le levier européen (FEDER et BEI) et le levier privé par l'appel public à l'épargne (particuliers ISF dont la richesse est ainsi utilisée dans le développement de l'économie nationale), afin de développer le tissu des PME et de l'innovation.
    • Faire investir les investisseurs privés : particuliers, fonds d'investissements français et étrangers dans des initiatives territoriales à forte valeur ajoutée qui aujourd'hui sont produites de manière erratiques par les acteurs privés ou seulement incitées : centre médicalisés du 4ème âge, parcs de bureaux et centres commerciaux.

Il s'agit concrètement de faire circuler la richesse produite par le capitalisme financier par la case Etat qui joue un rôle de catalyseur, et de redistributeur, ou bien vu sous un autre angle de faire participer pleinement l'Etat au capitalisme financier au lieu de le subir ou de le sauver.

 

Redistribution de la richesse : système social / fiscal / professionnel

La production de richesse avec des budgets résultant d'investissements dédiés (tel fonds finance telle action) permet d'accroître le budget de l'Etat et des collectivités territoriales, de mettre en place la redistribution aux cibles définies : éducation, retraites, pouvoir d'achat…, la fiscalité par sa modularité, et l'amélioration des conditions de travail et la mise en valeur des compétences incitées par les nouveaux critères de création de valeur avec en sus la mise en place du parcours professionnel sécurisé assurent la redistribution de la richesse. Cette redistribution doit être articulée au niveau européen.

 
Par Rachel CADO, Conseil Financier